Au-delà des Gilets Jaunes, le Péril Jaune est-il évitable?

L’affaire en cours entre la , le Canada et les restera peut-être dans les livres d’Histoire comme le premier incident d’une en train de passer du stade de froide à autre chose.

Parfois présentée comme un épisode de la guerre commerciale opposant les USA de Donald Trump à la Chine de (1), l’arrestation au Canada de , fille du fondateur de Huawei Ren Zhengfei et directrice du groupe Huawei, est en réalité un acte de guerre. Cela se voit rien qu’à la réaction violente de la Chine (2), qui vient d’arrêter plusieurs Canadiens et de transformer une condamnation d’emprisonnement d’un trafiquant de drogue canadien en peine de mort, qui menace le Canada de représailles en réponse, sans doute, à l’arrestation de Meng début décembre

Officiellement Meng est accusée de fraude, par les Américains, notamment d’exportations illégales vers l’Iran – les USA ayant décrété une interdiction mondiale de commerce avec l’Iran, en soi une posture aussi hallucinante qu’illégitime bien sûr. Il est possible que cette « fraude » soit avérée, mais l’enjeu n’est pas là, l’enjeu est l’équipement à l’échelle mondiale des nouvelles infrastructures .

La 5G est un mode de communication sans fil devant remplacer la 4G actuelle d’ici 2020. Elle permettra de connecter de l’ordre de 100 milliards d’objets entre eux, elle accélérera fortement les débits ainsi que les vitesses de réaction des réseaux, permettant de ce fait le lancement à grande échelle des voitures autonomes et d’une foultitude de services temps réel.

Les ondes 5G se déplaçant néanmoins assez mal, parasitées par les bâtiments et même la pluie, l’infrastructure 5G sera constituée d’un nombre incalculable de petites antennes très proches les unes des autres ainsi que des utilisateurs. Les mâts actuels de 30 m seront en grande partie remplacés par des petits relais de quelques mètres de hauteur placés un peu partout.

Il existe peu de fournisseurs d’infrastructure 5G et Huawei est le plus gros suivi d’Alcatel-Lucent. Mais les marchés 5G ne sont pas partout ouverts à la concurrence internationale et ce pour une bonne raison: les Chinois comme les Américains ont tendance à intégrer des « backdoors », des portes d’entrée secretes au sein de leurs équipements de réseau leur permettant d’espionner leurs clients.

Huawei n’accepte évidement pas cette accusation, mais le fameux Article 7 de la loi chinoise sur le renseignement national est particulièrement clair:

Toute organisation ou citoyen doit soutenir, assister et coopérer avec les activités de renseignement de l’État…

De ceci découle que même si Huawei ne désirait pas faciliter le travail d’espionnage de l’Etat chinois, il ne peut refuser d’y participer et, à ce titre, lui confier la colonne vertébrale d’une infrastructure nationale de communication relèverait effectivement d’une forme de suicide informationnel. Plusieurs pays, dont les USA, l’Australie, la Nouvelle Zélande et le Japon ont banni Huawei.

D’autres, notamment les Européens, restent dans l’expectative car ils ont déjà lourdement investi dans la technologie Huawei pour le 4G et les services cloud. D’autres encore, dont bien sûr ceux dans la sphère d’influence de la Chine, l’ont adopté et Huawei compte vendre pour 100 milliards de dollars d’infrastructure 5G en 2019.

L’infrastructure 5G n’est pas interchangeable entre équipementiers, ce qui veut dire que celui qui démarre avec Huawei/offre chinoise ne peut mixer avec d’autres fabricants. C’est tout ou rien, d’où l’importance critique de la décision initiale. Ceci fait que le monde est en tain de se diviser en deux: d’un côté ceux qui vont baser leur infrastructure 5G sur Huawei, et les autres. Et c’est cette ligne de démarcation technologique qui risque bien de devenir la future ligne de démarcation entre deux camps en guerre.

Pas une guerre à cause de la 5G bien sûr, pas non plus nécessairement par confrontation directe entre forces armées, mais une guerre de pouvoir et d’influence menée par la Chine en vue d’une domination mondiale sans réel partage. La Chine compte bien devenir au 21ème siècle ce que les USA étaient au 20ème, la grande puissance de référence capable de soumettre à peu près tout le monde à son modèle mais, à la différences des USA, les Chinois ne font même pas semblant de s’embarrasser de droits fondamentaux, de démocratie, de liberté, de distinction entre le marché et l’Etat, de justice indépendante ni de tout ce qui fait civilisation. Enfin ce qui fait théoriquement notre civilisation.

Au cœur de cette stratégie, l’intelligence artificielle (3). L’ est la clé de voûte du développement technologique de demain, donc de tout développement du fait de sa puissance intrinsèque. L’ associée au big data forment un duo redoutable, et qui dispose des plus grandes bases de données au monde? La Chine, qui pirate sans sourciller tous les faits et gestes de ses 1,4 milliards de citoyens, voire de tous ses clients technologiques même hors Chine, et dispose ainsi d’une capacité de développement de l’IA qui dépasse largement la capacité occidentale.

Cette capacité se traduit déjà par l’installation d’un Etat policier parfaitement orwellien sur le territoire chinois (4), basé sur 300 millions de caméras capables de reconnaissance faciale, sur un système de « notation » surveillant sans répit la vie des chinois.e.s et dont la parfaite monstruosité n’a d’égale que sa parfaite cohérence. Une ode à l’efficacité totalitaire qui doit être à l’origine de nombreux rêves humides au sein de la technostructure française et européenne.

Mais l’IA joue à tous les niveaux: génétique, armement, énergie, sciences. L’IA apporte déjà des résultats concrets dans plusieurs domaines (voir le tag « IA » de ce blog pour une liste d’articles à ce sujet), elle est au cœur des réseaux sociaux qui définissent ce que vous voyez ou qui voit ce que vous publiez, elle permet déjà de manipuler de manière parfaitement réaliste photos et vidéos, et même si l’on est sans doute encore loin d’une forme d’IA générique consciente d’elle-même, on est sans doute proche d’une forme de simulation d’un état conscient tel, par exemple, le système vocal Duplex de Google (5).

La puissance du développement technologique chinois est liée à la combinaison de la puissance de l’Etat et de l’oligopole technologique (6), les grands acteurs du Net chinois étant très proches de l’Etat: Ren Zhengfei (patron de Huawei) est un ancien officier de l’armée et membre du Parti Communiste (7). Jack Ma, fondateur d’Alibaba, est aussi membre du PC même s’il l’a sans doute rejoint sur le tard, business oblige. L’interpénétration entre sociétés high-tech et Etat chinois est profonde.

La Chine est donc en train de bâtir une formidable machine de guerre technologique, un rouleau compresseur face auquel on ne pourra que se soumettre ou se battre. Non pas, bien sûr, que nos propres Google, Facebook, DGSI et autres NSA soient fondamentalement mieux. Il est même probable que nos gouvernants voient en la Chine un très bon exemple à suivre, la chose politique est bien plus simple en dictature qu’en démocratie, même de pacotille.

Néanmoins la difficulté à créer une réelle unie montre à quel point les identités nationales occidentales ont la dissolution difficile et, face à un ogre visant l’uniformisation et la soumission absolue, ces identités qui nous bloquent aujourd’hui pourraient encore nous sauver demain. Comment?

Certainement pas en entrant dans une course à l’armement technologique, que nous sommes sûrs de perdre. Peut-être en relisant un Chinois justement, le fameux Sun Tzu et son Art de la Guerre qui invite à connaître son ennemi aussi bien que soi-même, et à en connaître les failles au moins autant que les forces.

De failles, la Chine ne manque pas: son autonomie alimentaire n’est pas assurée, pas plus que son autonomie énergétique. Sa capacité productrice va rapidement décliner: En 2050, 24% de la population chinoise aura plus de 65 ans, soit 330 millions de personnes en voie de « relégation productive ».

Le déficit féminin (en 2010 naissaient encore 120 hommes pour 100 femmes du fait des avortements sélectifs (8)) risque de plonger la société chinoise dans une crise existentielle grave où les usines cybernétiques auront beaucoup plus de demandes pour des robots sexuels que pour des Terminators.

Il n’est pas certain qu’une partie de la population chinoise ne cherche, d’ici une génération ou deux, à s’opposer à la domination de Big Brother, comme les ados de la fin de la période soviétique s’opposaient à l’idéologie de leurs parents, et comme les jeunes Iraniens s’opposent aujourd’hui à la main-mise islamique.

De notre côté l’effondrement possible de la civilisation occidentale (9), s’il n’est pas total, pourrait transformer la société au point où la dépendance technologique s’éclipserait au profit d’une nouvelle intelligence sociale et humaine sur laquelle le Big Brother chinois n’aurait en fait guère de prise. En attendant le même effondrement de la société chinoise.

Tout cela n’est que spéculation mais une chose semble acquise: la Chine est une dictature qui veut dominer le monde (10), elle ne joue pas avec les mêmes règles que nous et profite largement de notre naïveté, de notre idéologie de libre-échange qu’elle pratique essentiellement à sens unique. Huawei et la technologie 5G sont une tête de pont de cette campagne colonisatrice, l’IA en sera le fer de lance et les Gilets Jaunes sont, dans ce contexte de , un symbole ironique de résistance à l’oppression et à la corruption étatique.

Liens et sources:

(2) https://www.theglobeandmail.com/politics/article-thirteen-canadians-detained-in-china-since-huawei-executives-arrest/

(3) https://www.developpez.com/actu/150787/La-Chine-veut-devenir-leader-mondial-de-l-intelligence-artificielle-avec-un-plan-de-developpement-national-visant-a-augmenter-son-poids-economique/

(5) https://www.frandroid.com/marques/google/551160_google-duplex-lia-qui-appelle-a-votre-place-est-disponible-sur-certains-smartphones-pixel

(6) https://www.capital.fr/economie-politique/chine-son-incroyable-percee-dans-les-technologies-davenir-1294784

(7) https://fr.wikipedia.org/wiki/Ren_Zhengfei

(8) https://www.ined.fr/fr/tout-savoir-population/memos-demo/focus/chine/

(10) https://www.nouvelobs.com/monde/20181218.OBS7346/le-monde-selon-xi-jinping-on-est-bien-au-dela-d-orwell.html?utm_term=Autofeed&utm_medium=Social&utm_source=Facebook&fbclid=IwAR37mEr5goBCqhHNL1OhzgWQvXcdWwatmP6Q2L6nff1yTKexD40NafeKRJ0#Echobox=1545160018

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

5 réponses

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.