Cluny, bière de couvent et rififi au corps de garde.

Cluny, 30 mai 2020, trois jours avant la fin du Confinement. Le marchand de glaces à emporter fait recette sous le soleil. Le patron est jovial sous sa visière, fabriquée au fablab du coin par un ingénieur issus d’une petite école locale de mécanique. Peu savent qu’il s’agit là, en fait, d’une façade pour un haut-lieu de la Résistance à la déprime et à la bêtise.

Le touriste ne se doute pas que le parvis de la boutique, dominé par cette tour millénaire ayant un moment rayonné sur l’Europe entière, est encore et toujours un lieu de combat entre l’arrogance du clan dit des Parisiens (connu anciennement sous le terme de Royauté) et quelques descendants des sans-culottes, aujourd’hui rassemblés au sein du clan Mac Hullot dont le quartier général est, précisément, ce glacier improbable désigné par le nom de code « La Louise ».

Le clan des Parisiens ayant à nouveau été dérangé par cet inadmissible esprit de liberté se dévoilant, malgré la Terreur covidienne, sur le parvis moyenâgeux, il fit ce matin à nouveau appel à la maréchaussée pour verbaliser ces infâmes Révolutionnaires dissertant de Clunylingus appliqué au corps de garde sous le couvent de la bière. Ou de la bière de garde sous les corps du couvent, je ne sais plus mais peu importe l’Ordre, tant qu’on a l’Ivresse.

L’Ordre, justement. Celui qui apparaît au détour du chemin avec ses gilets pare-balles et son armurerie. La brigade des Mac Hullot, entourée de quelques passants que le hasard mêle désormais à l’Histoire, assista alors à la fameuse danse de l’escargot et du poulet, un spectacle de patinage sur glace saveur schtroumpf que votre serviteur se proposa de filmer pour la postérité.

Hélas, à cette vue la glace bleue fondit sur moi en un épandage verbal que je vous propose de déguster ici. L’image est floutée afin de respecter la demande du gendarme de ne pas être identifiable sur une vidéo publique.

Peut-on filmer la police?

La question qui se pose est celle qui se pose à chaque interaction avec les forces de l’ordre: peut-on, ou pas, filmer les FDO dans l’espace public et peut-on, ou pas, en diffuser les images. Pour les FDO, la réponse est systématiquement non. En d’autre lieux un peu « chauds » (1) j’ai été obligé d’effacer des images, sur ordre et menace, pour la simple raison que l’on y voyait quelques gendarmes.

Pour la Loi par contre, pour le moment du moins, la réponse est clairement « oui » aux deux questions, et ceci est explicitement indiqué dans les textes, notamment la circulaire du ministère de l’Intérieur du 23 décembre 2008 (2).

Un article sur Francetvinfo de janvier 2020 met les poings sur les « i »:

« Un policier ne peut pas s’opposer à être filmé sur la voie publique », écrit sur son blog l’avocat au barreau de Paris Thierry Vallat. Une circulaire (document en PDF) du ministère de l’Intérieur datant du 23 décembre 2008 justifie : « Soumis à des règles de déontologie strictes, un fonctionnaire de police doit s’y conformer dans chacune de ses missions et ne doit pas craindre l’enregistrement d’images ou de sons. » En mission, un membre des forces de l’ordre – policier comme gendarme – ne peut donc pas s’opposer à l’enregistrement, « qu’elle soit le fait d’un journaliste ou d’un simple particulier ». Il lui est également interdit « d’interpeller pour cette raison la personne effectuant l’enregistrement, de lui retirer son matériel ou de détruire l’enregistrement on son support », précise la circulaire. Le syndicat Unsa rappelle au Dauphiné : « Il n’y a confiscation que s’il y a interpellation, et il n’y a interpellation que s’il y a délit. »

https://www.francetvinfo.fr/faits-divers/police/violences-policieres/a-t-on-le-droit-de-filmer-et-de-diffuser-des-images-des-forces-de-l-ordre-pendant-une-manifestation_3787331.html

Les gendarmes et policiers, bien évidemment, connaissent la loi même s’ils font semblant de l’ignorer. Ils savent que le rapport de force leur est favorable, quoi qu’en dise la loi. Bien sûr on peut comprendre qu’ils n’aiment pas être filmés, mais je les invite à reprendre leur sempiternel argument pour eux-mêmes: si vous n’avez rien à vous reprocher, pourquoi avoir peur d’être surveillé?

A titre personnel, n’ayant rien de spécifique à reprocher à ce gendarme hors ses menaces, sa méconnaissance de la loi et le contrôle d’identité relevant de l’abus de pouvoir (la circulaire de 2008 spécifiant bien que les FDO ne peuvent s’opposer à la prise d’image ni à leur diffusion, et ne peuvent non plus interpeller la personne qui filme pour ce simple fait), je floute l’image pour éviter les emmerdements mais rien, en réalité, ne m’y oblige.

Il est évident que les FDO sont en roue libre en France depuis trop d’années. La politique du chiffre lancée sous Sarkozy, l’armement létal type LBD, les instructions guerrières de la hiérarchie policière lors des manifestations, le manque total d’indépendance de l’IGPN, la bêtise, la corruption et l’incompétence notoire des dirigeants de cette institution, sans parler de plus de deux mois de répression à outrance (un million de PV pour défauts d’attestation) sous couvert de confinement, ont transformé les FDO en un corps devenu dangereux pour la population et pour la démocratie. D’accord j’exagère, mais à peine. Le policier Alexandre Langlois ne dit pas autre chose dans son livre-révélation « L’Ennemi de l’Intérieur » (3).

Cette arrogance, ce sentiment de toute-puissance des FDO s’illustre même lors d’insignifiants événements de maintien de l’ordre, comme ce matin à Cluny. C’est un problème dont il va falloir tenir compte dans « le monde d’après », un problème que toute alternative politique digne de ce nom ne pourra pas esquiver.

Liens et sources:

(1) https://zerhubarbeblog.net/2016/09/09/calais-en-route-pour-lhiver-le-plus-chaud/

(2) http://www.montpellier-journal.fr/fichiers/circulairephotospolice.pdf

(3) https://zerhubarbeblog.net/2020/03/09/lennemi-de-linterieur-ou-lhistoire-dramatique-dune-police-corrompue/

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

16 réponses

  1. Tandis que le déconfinement se met en place en France, le débat sur les violences policières a repris de plus belle, entre tensions dans les banlieues et contestation sociale. Ancien sous-préfet chargé du maintien de l’ordre, Laurent Bigot, devenu Gilet jaune, insiste sur les responsabilités de la classe politique. Entretien.
    https://fr.sputniknews.com/interviews/202005291043864521-ancien-sous-prefet-charge-du-maintien-de-lordre-desormais-jai-peur-de-la-police-/

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