Syrie: Israël s’emmêle (2)

En mars 2017 ce blog publiait l’article « Syrie: Israël s’emmêle » (1), traitant de la situation entre ces deux pays dans le contexte des présences russe et iranienne en Syrie, des attaques régulières de l’aviation israélienne contre des convois iraniens à destination du Hezbollah libanais, et des accords de non agression entre Russes et Israéliens.  En résumé: les Russes laissent les israéliens voler au-dessus de la Syrie, quitte à ce que les Syriens se défendent avec les armes anti-aériennes dont ils disposent. Armes bien moins sophistiquées que celles détenues par les Russes, les fameuses batteries S-400 qui seraient un très réel danger pour les F-16 israéliens. 

golanL’objet du contentieux entre Syriens et Israéliens est le plateau du Golan, territoire syrien gorgé de pétrole conquis par Israël lors des guerres des Six Jours et du Kippour, et annexé unilatéralement par Israël malgré l’opposition de l’ONU (résolutions 242 (1967) et 497 (1981)). On évite de trop le dire dans nos médias, mais l’annexion du Golan par Israël s’oppose au droit international, et reste bien entendu inacceptable aux yeux des Syriens. En plus du Golan, l’aide apportée par l’Iran – déclaré ennemi n°1 d’Israël – au Hezbollah (faction chiite du Sud Liban), qui transite par la Syrie, est un excellent prétexte pour des manœuvres d’intimidation dans le ciel syrien vu les faibles capacités de défense anti-aérienne de l’armée d’Assad. Enfin jusqu’à aujourd’hui.

Le premier coup de semonce syrien avait eu lieu en mars 2017 avec le tir de missiles syriens S-200. Apparemment sans dommages pour les jets israéliens, mais les Syriens ont un temps prétendu en avoir abattu un et quoi qu’il en soit les pilotes israéliens ont dû avoir chaud aux fesses. C’est d’ailleurs suite à cela que Netanyahou est allé voir Poutine, afin de s’assurer que les Russes n’allaient pas pousser leur aide à Assad jusqu’à la confrontation directe avec Israël. Apparemment pas, et l’incident de cette semaine, qui a vu l’écrasement d’un F-16 israélien en mission au-dessus de la Syrie, ne semble pas être le fait d’un missile « moderne » mais de tirs d’artillerie anti-aérienne « classique ».

Le point de départ de cette dernière crise semble être le survol du Golan par un drone syrien d’origine iranienne. Golan qui pour les Syriens (et l’ONU) ne relève pas de la souveraineté israélienne, un territoire disputé qui devrait faire l’objet de négociations. On ne peut donc pas vraiment parler d’une violation de l’espace aérien d’Israël au sens du droit international, même si c’est évidemment le cas du point de vue d’Israël et de ses alliés. C’est par contre très clairement une provocation, et Israël y a répondu en force  avec une première sortie aérienne et la perte d’un appareil. Choqués par ce revers (leur première perte depuis 30 ans…), les Israéliens ont lancé une seconde attaque sur une douzaine de cibles en territoire syrien.

Tout ceci se passe à la frontière Sud de la Syrie, alors qu’en même temps sur sa frontière Nord, autour d’Afrin, la Turquie tente de s’approprier un morceau de territoire syrien tenu par les Kurdes du YPG. Sur ce front là, on observe actuellement une alliance entre forces turques, forces islamistes d’Al-Qaïda et, selon certains témoignages, de résidus des forces de feu l’Etat Islamique, contre les forces kurdes théoriquement soutenues par les USA face à l’EI.

Le jeu turc a toujours été trouble, ayant longtemps permis l’écoulement du pétrole de l’EI par sa frontière dans un sens, et l’approvisionnement en djihadistes et matériels vers l’EI dans l’autre sens. La transformation à marche forcée de la Turquie d’Erdogan en une dictature islamique de plus rend crédible l’intégration dans leurs rangs de mercenaires affiliés à Al-Qaïda et EI, partageant tous la même idéologie de base (sunnisme radical), se battant entre eux pour la suprématie régionale mais capables d’alliances ad hoc quand c’est nécessaire.

Ah oui il faut aussi nommer l’alliance entre Turcs et l’Armée Syrienne Libre, présentée comme la force rebelle anti-Bachar el Assad. Cette force a bien existé au début du conflit syrien, mais ses membres se battant pour l’instauration d’une démocratie en Syrie sont morts depuis longtemps et l’ASL n’est plus rien d’autre qu’une force islamiste de plus aujourd’hui inféodée à Erdogan. Il suffit d’écouter le discours de ce membre de l’ASL sur le front d’Afrin, recueilli récemment par RFI:  « Nous sommes de la même nation, de la même armée et nous sommes tous musulmans. Dieu merci. Nous sommes frères de religion, l’islam, et nous partageons la même terre, grâce à Dieu. Les Kurdes des YPG et du PKK sont des mécréants, des infidèles, des traîtres. Si Dieu le veut, le bien va l’emporter et nous vaincrons ! » (2)

Ceux qui voient encore dans l’ASL des « rebelles se battant pour la démocratie » sont soit aveugles soit bien naïfs. Tout ceci fait évidement le jeu d’Israël, dont les relations avec la Turquie sont plutôt bonnes car visant le même ennemi: l’axe chiite Iran-Syrie-Liban allié à la Russie. En effet, comme expliqué dans l’article « Jérusalem, la fin des oliviers palestiniens » (3) relatif à la non-réaction du monde arabe face à la décision de Trump de reconnaître de facto Jérusalem comme capitale d’Israël, il existe désormais une alliance entre l’axe sunnite (mené par l’Arabie saoudite et la Turquie) et Israël et les USA face à l’axe chiite+ Russie.

Israël a donc tout intérêt à ce que le front du Nord affaiblisse encore plus la Syrie, attire l’Iran et le Hezbollah dans des provocations auxquelles Tsahal ne demande qu’à répondre aussi bien militairement que politiquement, et – cerise sur le gâteau –  ne finisse par lasser les Russes dont les ressources sont déjà tendues à l’extrême. Pour Wassim Nasr, expert sur la question du Moyen-Orient, « les Syriens ne sont plus maîtres de leur destinée » (4).

Cela dit, Vladimir Poutine occupe de fait une place qu’il affectionne, celle d’arbitre. Il a les moyens de mettre à mal la stratégie anti-Hezbollah des israéliens en vendant aux Syriens (voire aux Iraniens) des missiles anti-aériens S-400 contre lesquels les F-16 israéliens ne pourraient pas grand chose. C’est certainement la plus grande crainte des Israéliens. D’un autre côté, la Russie n’a pas envie de voir la Syrie devenir un simple protectorat iranien, et veut limiter la présence iranienne dans ce pays – rejoignant ici la position israélienne. Russes et Iraniens sont de fait les alliés d’Assad dans le combat contre les rebelles/islamistes en tous genres, mais ils sont en même temps dans une guerre d’influence pour orienter la politique syrienne.

Idem sur le front Nord, où les Russes en se mêlent pas de l’action turque contre les Kurdes, pour autant que cela ne se transforme pas en une invasion du territoire syrien menaçant leurs propres intérêts. En fait tout le monde (Israéliens, Turcs et Iraniens) parle à Poutine afin de savoir jusqu’où ils peuvent aller avant que l’ours ne leur mette des claques.

La question est alors de savoir combien de temps peut durer ce petit jeu et si les USA de Trump, en mal de guerre, ne vont pas se lancer – avec Israël et peut-être les Turcs et les Saoudiens -dans une bagarre contre l’Iran sur le territoire syrien et terminer le boulot de destruction des islamistes. Partie de poker qui pourrait vite partir en vrille si les Russes décidaient de réagir…

 

Notes:

(1) https://zerhubarbeblog.net/2017/03/21/syrie-israel-semmele/

(2) http://www.rfi.fr/moyen-orient/20180129-offensive-afrin-front-ypg-kurdes-soldats-turquie-syrie-reportage

(3) https://zerhubarbeblog.net/2017/12/07/jerusalem-la-fin-des-oliviers-palestiniens/

(4) http://www.rtl.fr/actu/international/syrie-on-entre-dans-une-phase-tres-complexe-du-conflit-previent-wassim-nasr-7792194106

 

 

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2 comments

  1. Discussion sur Agoravox: https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/syrie-israel-s-emmele-2-201488#forum5129313

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  2. Israël emploie des rebelles syriens sur la frontière du Golan: https://www.mediapart.fr/journal/international/190318/israel-enrole-des-rebelles-syriens-pour-proteger-le-golan

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