Brexit Poker 29, du crash au rebond?

Cinq années après le début de la saga du Brexit, six mois après la double claque de sa mise œuvre effective en pleine crise covidienne, pro-Brexitiens et anti-Brexitiens présentent des bilans essentiellement idéologiques. Les premiers revendiquent leur efficacité vaccinale, leurs nombreux accords commerciaux bilatéraux, leur indépendance fiscale et un toujours aussi bright future pour le Royaume-Uni.

Les seconds pointent le refus britannique d’implémenter l’accord, pourtant dûment signé, sur la frontière douanière avec l’Irlande du Nord, le recul des échanges commerciaux, la situation catastrophique des pêcheurs, les contraintes énormes imposées aux britanniques résidant ou se rendant souvent en Europe.

Après le crash, le rebond.

Il est clair qu’il est d’une part trop tôt pour tirer un bilan conclusif du Brexit en termes économiques et géopolitiques, et d’autre part que la crise covidienne impacte fortement la situation. Cette crise à elle seule, ou plus précisément la manière dont elle est gérée par le régime de Boris Johnson, a mené le royaume à sa pire récession depuis trois siècles. Mais elle est aussi une cause première de la croissance exceptionnelle, de l’ordre de 2% par mois, animant l’ britannique par effet de rebond depuis avril avec la réouverture, certes progressive, du pays et de ses partenaires – dont l’UE (1).

Un rebond néanmoins contraint par de grandes difficultés d’approvisionnement depuis l’extérieur, et par un manque de main-d’oeuvre. La très stricte politique immigratoire britannique tire donc les salaires vers le haut et participe à l’importante hausse des prix, ce qui devrait mener à un taux d’inflation entre 3% et 4% pour 2021, bien au-delà de la limite posée par la banque d’Angleterre à 2% (2).

Le RU suit en cela une trajectoire similaire à l’américaine (dont l’inflation pour 2021 est prévue à 5%), un rattrapage qui pourrait s’arrêter brutalement fin 2021 du fait de trop fortes hausses des prix et des difficultés à l’exportation: la bureaucratie douanière mise en place entre le RU et l’UE est kafkaïenne et excessivement onéreuse pour les opérateurs.

Le RU vit une expérience économique grandeur nature entre la bénéfique hausse salariale associée à une tension sur le marché de l’emploi (ce qui motive, soit dit en passant, les migrants pour y pénétrer malgré tout (3)), et l’inflation qui rabote ces gains du fait que tout devient plus cher, et que l’on devient de moins en moins compétitif sur le marché extérieur où les prix montent moins vite.

La crise douanière.

La problématique douanière est encore plus sensible du fait de la frontière entre l’Irlande du Nord et la Grande-, et la révolte des Unionistes qui ne peuvent accepter la moindre dissociation au sein du RU (4). C’est pour cela que la Première Ministre unioniste nord-irlandaise Arlene Foster a démissionné, sous pression pour son incapacité à « régler » le problème douanier (5). C’est pour cela que Boris Johnson demande toujours plus de temps à l’UE pour « régler » ce problème, espérant sans doute fatiguer tout le monde et rester dans une demi-solution de long terme.

Côté UE, à en croire le député européen Guy Verhofstad par exemple, il est hors de question de laisser Boris Johnson se torcher avec l’accord douanier qu’il a lui-même signé, et il faudra bien que le RU en applique les modalités, et qu’il se débrouille avec les retombées politiques en Irlande du Nord. Côté britannique par contre, la politique intérieure passe avant les accords avec le Grand Satan qu’est l’UE…

Les dessous de la politique covidienne.

La politique covidienne de Boris Johnson fut, et reste, drastique. Le jour de libération générale, ou Freedom Day, initialement prévu le 21 juin, est désormais repoussé au 19 juillet du fait de la remontée épidémique associée au variant « delta », anciennement « indien ». Les restrictions d’accès depuis des pays telle la France restent massives, même pour les gens vaccinés (6). Le pays est pourtant fortement vacciné, avec près de 50% de la , et sert de modèle pour les lobbies vaccinatoires, mais la poussée en cours pourrait poser quelques questions.

Des questions déjà posées par les « aveux » de l’ancien conseiller Dominic Cummings lors d’une session marathon devant les députés. Un témoignage décrivant l’incompétence et le qui régnait au 10 Downing Street face à la menace covidienne (7). Au même moment, des membres du conseil scientifique britannique pour la grippe admettaient l’usage de propagande anxiogène afin d’obtenir de la population le comportement souhaité:

Les membres du groupe scientifique sur le comportement en cas de pandémie de grippe regrettent les méthodes « contraires à l’ ».

Les scientifiques membres d’un comité qui a encouragé l’utilisation de la peur pour contrôler le comportement des gens pendant la pandémie de Covid ont admis que leur travail était « non éthique » et « totalitaire ».

Les membres du Scientific Pandemic Influenza Group on Behaviour (SPI-B) ont regretté ces tactiques dans un nouveau livre sur le rôle de la psychologie dans la réponse du gouvernement à la Covid-19.

Le SPI-B a averti en mars de l’année dernière que les ministres devaient augmenter « le niveau perçu de menace personnelle » du Covid-19 car « un nombre substantiel de personnes ne se sentent toujours pas suffisamment menacées personnellement ».

Gavin Morgan, un psychologue de l’équipe, a déclaré : « Il est clair que l’utilisation de la peur comme moyen de contrôle n’est pas éthique. L’utilisation de la peur a des relents de totalitarisme. Ce n’est pas une position éthique pour un gouvernement moderne. Je suis par nature une personne optimiste, mais tout cela m’a donné une vision plus pessimiste des gens. »

https://www.telegraph.co.uk/news/2021/05/14/scientists-admit-totalitarian-use-fear-control-behaviour-covid/

Johnson et le tropisme populiste.

Des aveux qui rendent hommage à la capacité de transparence du système britannique, et qui sont certainement applicable dans pas mal d’autres pays soumis à des mesures absurdes (8). Reste que, là-bas comme ici, l’apathie du public face à cette maltraitance et cette violence d’Etat ne semble pas avoir de grands effets.

Une situation que le magazine britannique UnHerd tente d’analyser, avec en gros la conclusion que « le peuple » ne se révolte pas contre un dirigeant « sympathique », même s’il fait n’importe quoi, car « il est un peu comme nous ». Il fut un temps où le boulot de « l’élite » était de limiter les comportements d’hommes politiques déviants, ceux qui mentent et trichent comme Boris Johnson, mais depuis la déliquescence de cette dernière au profit des intérêts immédiats, plus rien ne freine le tropisme populiste de ces gens (9).

Le Brexit, un modèle?

L’apparente bonne santé économique du RU incite les pro-Exit européens à en chanter les louanges, c’est de bonne guerre. Charles-Henri Gallois, Président de Génération Frexit, s’en paie une bonne tranche dans une tribune publiée sur Front Populaire:

En conclusion, tous les arguments contre le Brexit assénés par les européistes peuvent être taxés de fausses informations. Cet événement majeur a au contraire réconcilié les Britanniques avec la démocratie. Le Parti conservateur, qui a finalisé le Brexit à travers Boris Johnson, n’a jamais été aussi dominateur dans les urnes et dans les sondages vis-à-vis du Parti travailliste.

Un sur notre appartenance à l’UE permettrait de redonner le pouvoir au peuple français et s’ils votent en faveur de la sortie que la France reprenne le contrôle comme l’ont fait nos amis britanniques.

https://frontpopulaire.fr/o/Content/co558655/il-y-a-cinq-ans-les-britanniques-ont-decide-de-reprendre-le-controle

Reste que les ténors de la politique de l’exit, notamment en Italie et en France, se font plus discrets depuis le début de la crise. Même si les arguments en faveur d’un Frexit sont recevables, l’exercice serait encore bien plus difficile que pour le Brexit du fait de l’intégration avec l’euro et d’une balance commerciale négative.

Quoi qu’il arrive peu de gens seront sans doute tentés par l’expérience, mais il est encore tôt et il faudra voir quelle sera la situation d’ici deux oui trois ans, une fois estompés les effets directs de la crise covidienne, et la nouvelle réalité un peu stabilisée. Pour les européistes convaincus, par contre, le retour du Royaume-(plus ou moins)-Uni au sein d’une UE réformée n’est qu’une question de temps. Pour cela il faudrait, je pense, de sacrées réformes…

Liens et sources:

(1) https://www.theguardian.com/business/2021/jun/22/british-industrys-output-now-at-record-growth-levels

(2) https://www.theguardian.com/business/2021/jun/23/uk-economy-surges-but-analysts-warn-boom-could-be-short-lived

(3) https://zerhubarbeblog.net/2021/06/12/kafka-et-les-migrants-du-detroit-du-pas-de-calais/

(4) https://zerhubarbeblog.net/2021/03/09/brexit-poker-28-le-piege-irlandais-se-referme/

(5) https://www.dw.com/en/northern-irelands-first-minister-resigns-amid-tensions/a-57367488

(6) https://www.frenchentree.com/news/travel-between-france-and-uk-new-rules-may-june-2021/?fbclid=IwAR3eM7mpna-Nq4cdFOUuYb2IWtPpFtXV3TSwnGyB54broHe1ZpSmq46uXjM

(7) https://www.bbc.com/news/uk-politics-57254915

(8) https://zerhubarbeblog.net/2021/05/09/vivre-sous-un-regime-debilo-hysterique/

(9) https://unherd.com/2021/05/how-will-history-judge-boris/?tl_inbound=1&tl_groups[0]=18743&tl_period_type=3&mc_cid=be43b9acbf&mc_eid=f8ae00590d

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

1 réponse

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.