Macron, Le Pen et le national-libéralisme.

L’apparition des deux candidats à quelques heures d’intervalle sur le site de Whirlpool menacé de délocalisation vers la Pologne symbolise, avec un timing parfait, les approches économiques des deux camps, libéralisme d’un côté et nationalisme de l’autre. Nous verrons plus bas que cette dichotomie est peut-être illusoire, mais commençons par une analyse plus classique.

Emmanuel Macron aura profité de sa visite à Amiens pour dénoncer le fait que la Pologne fasse usage de ses avantages sociaux et fiscaux pour récupérer Whirlpool, et il la menace de sanctions (1). Belle hypocrisie de circonstance de la part de quelqu’un bien placé pour savoir que les différences fiscales (coût du travail et taxes) ne sont pas « harmonisables » – ce n’est déjà pas le cas entre les membres fondateurs de l’UE, alors la Pologne… – et que d’un point de vue européiste on s’en fou vu qu’un emploi en France ou cet emploi délocalisé en Pologne, ça reste un emploi en Europe. Emmanuel Macron est un pur produit de la pensée économique dite formelle (2) pour laquelle l’optimisation du capital est la voie de la prospérité pour tous, suivant une logique a priori imparable.

Cette logique est reflétée dans son programme électoral, qui vise à maximiser la rentabilité capitalistique de la France en améliorant la formation, simplifiant le code du travail, en se positionnant sur les nouveaux marchés (écologie, industrie du futur), en libérant la société des « carcans et des blocages ». Autrement dit, pour survivre dans la compétition du tous contre tous, il faut qu’un dollar investi en France rapporte au moins autant que ce même dollar investi ailleurs, et il faut donc que les hommes, les règles et les infrastructures soient « compétitives ». C’est parfaitement logique, et il est donc tout aussi parfaitement logique que la Pologne « optimise » son système fiscal pour faire exactement cela: attirer l’investissement. D’où l’hypocrisie du discours d’un Macron qui fustige à Amiens l’essence même de ce à quoi il croit. Mais on ne fait pas de campagne sans salir un peu de linge.

Marine Le Pen, bien évidemment, a une approche toute autre: l’harmonisation est une illusion (voir un blasphème vu qu’elle implique encore plus de perte de souveraineté nationale), et l’Euro empêchant que les ajustements de productivité d’un pays (européen) à l’autre ne se fassent via le taux de change, ils se font via les politiques fiscales et sociales, à défaut par la paupérisation généralisée des moins productifs – tels le Portugal ou la Grèce actuellement. Whirlpool est donc un exemple de l’effet de cette compétition fiscale et sociale face à laquelle, comme les autres souverainistes d’Asselineau à Mélenchon en passant par Dupont-Aignan, elle préférerait sortir de l’Euro pour regagner un contrôle monétaire et se permettre la nécessaire « dévaluation compétitive » qui permettrait à la France d’être plus compétitive du simple fait d’une monnaie plus faible.

Evidemment, une telle politique se paye cash:  sans même parler des dettes françaises libellées en Euro qui deviendraient impossibles à rembourser à partir d’une monnaie affaiblie, les importations françaises (la France étant un pays net importateur, elles sont gigantesques) deviendraient tout de suite plus chères, coupant l’herbe sous le pied de la relance monétaire vu qu’à part l’agriculture et l’énergie à peu près tout ce qui est fabriqué en France se fait à partir de matières importées. Mais cela peut changer, et c’était tout l’enjeu de la politique du Made in France de Montebourg: reconstruire une chaîne de valeur industrielle française afin de réduire le plus possible la dépendance aux produits importés.

Impossible de dire ce qui se passerait vraiment dans le cas Macron comme dans le cas Le Pen, d’autant que la différence, en politique, entre l’énoncé pré-électoral et la réalité post-électorale est généralement vaste. Mais on peut quand même faire quelques projections.

Dans l’optique Macron, la France a vocation à aller de l’avant technologiquement parlant: on ne vas pas recommencer à faire des laves-linge mais des TGV, de l’Ariane, de la finance et des produits technologiques, ce que l’on appelle le secteur FTE (Finance, Technologies, Electronique). Ce qui nécessite de bonnes écoles mais pas beaucoup de personnel. C’est la voie qu’ont empruntés les USA, où aujourd’hui la société est divisée entre 20% de gens aisés qui officient dans le secteur FTE, et 80% de gens pauvres ou en voie de paupérisation (3). Les employés de Whirlpool ne vont pas se réinventer en développeurs informatiques ni en analystes financiers, et là réside le principal problème de la « montée en gamme » prônée depuis 30 ans par les mondialistes: il n’y a pas de place pour tout le monde car ceux qui nous suivent, tels les Chinois, montent aussi et finissent par nous rattraper car ils bénéficient des avancées qu’ils n’ont pas du passer de temps à inventer eux-mêmes. La fameuse course en avant, comme on le voit aujourd’hui aux USA, se solde par une société duale: la minorité qui reste en course, et les autres. Ceci rend nécessaire une petite contre-partie pour ceux qui ne pourront pas embarquer, ou difficilement, dans le train FTE, d’où la réduction des charges sociales (un peu plus de net pour un même brut), la suppression de la taxe d’habitation, et l’accès au chômage même pour ceux qui prennent des risques et qui se plantent, notamment les indépendants.

Dans l’optique Le Pen, la France a pour vocation de reconstruire une capacité d’auto-suffisance industrielle par le biais du protectionnisme et de la souveraineté monétaire. On ne parle pas de FTE, on parle de laves-linge. Ce n’est pas très glamour mais tout le monde en utilise, et il faut bien des gens pour les fabriquer. Ils bénéficieraient d’un marché interne captif et, du fait de la dévaluation monétaire, ils pourraient aussi peut-être se vendre à l’export. Sauf si les autres pays érigent à leur tour des barrières protectionnistes… C’est le modèle japonais, ou brésilien: on exporte certaines choses pour lesquelles on est efficace, mais on importe peu et on fabrique localement grâce à des mesures protectionnistes. La Chine, elle-même mise en concurrence par des pays moins chers, se tourne vers ce modèle:: son principal marché pour le milieu de gamme est désormais son propre marché intérieur, protégé par une monnaie dont elle gère le cours. L’effet combiné d’un renchérissement des importations du fait d’un retour à un franc dévalué par rapport à l’Euro, et taxées de droits de douane au nom du protectionnisme, risquerait de faire passer une bonne partie de la population par une phase de paupérisation aiguë. Les baisses d’impôt sur le revenu et l’augmentation du minimum vieillesse sont la petite contre-partie proposée ici, mais le gouvernement Le Pen aurait surtout besoin des 15 000 policiers supplémentaires pour mâter les inévitables manifestations suite à un tel plan d’austérité.

Ces deux scénarios semblent antagonistes, aucun n’ayant d’issue réjouissante mais impactant la population de manière différente. Mais ce n’est peut être pas le cas, et ses deux visions ne seraient en fait que les deux faces d’une même pièce, celle du « national-libéralisme ». Selon le politologue Jean-François Bayart, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de l’étude des État-nations, ce conflit entre libéralisme et nationalisme est pure illusion. Pour lui nous sommes depuis deux siècles dans un mode national-libéral qu’il définit comme la combinaison de trois éléments: la mondialisation économique et financière, l’universalisation de l’État-nation et les idéologies de repli identitaire. Tous les dirigeants politiques, à des degrés divers, mais y compris Macron et Le Pen, font la même chose: On jette en pâture le nationalisme, l’identité, aux pauvres. Et les riches jouissent du libéralisme économique et financier. Mais JF Bayart va bien plus loin dans ce passionnant article (4) présentant son travail: la libéralisation va de pair avec la montée de la puissance coercitive des Etats, et la globalisation est loin d’être un fait accompli. Le repli identitaire est une construction politique et intellectuelle qui nous vient du XIXème siècle, et qui alimente la technostructure identitaire en bas, et libérale en haut.  L’halal est un business qui sert le haut (le business) et occupe le bas (les identitaires).

En conclusion, l’enjeu n’est pas tant de choisir un système, nationaliste ou libéral, qui ne sont que des illusions mais de s’attaquer, à la racine, aux éléments qui font que le désir d’échange et le respect que nous portons naturellement à l’autre, se trouvent ainsi pervertis.

Notes:

(1) http://www.slate.fr/story/144601/dialogue-macron-salaries-whirlpool-facebook

(2) https://rhubarbe.net/2011/10/25/economiquement-votre/

(3) http://www.alternet.org/books/america-regressing-developing-nation-most-people

(4) https://www.bastamag.net/Trump-Poutine-Erdogan-Le-Pen-C-est-le-nationalisme-pour-les-pauvres-et-le

4 thoughts on “Macron, Le Pen et le national-libéralisme.

  1. Sun Tzu

    Comme Marty, M. Bayart semble bloqué dans les années 50 ! Ça fait longtemps que nous sommes sortis du capitalisme de l’État-nation, et d’ailleurs la présidence Trump le démontre amplement: la plupart des acteurs du capitalisme, que ce soit la Silicon Valley ou bien Wall Street, sont des élites globalisées apatrides qui espèrent un monde fonctionnant comme un immense marché ouvert. Le capitalisme protectionniste et étatique que représente Trump, magnat de l’immobilier, est minoritaire et dépassé. La France, elle, a déjà vendu sa souveraineté avec l’UE et partage avec ses voisins un marché unique. Le Ministère de l’Information, pardon, les médias, nous font les éloges de la mondialisation 24h/24, et pour cause ! Leurs détenteurs, de Pigasse à Bergé, font partie de cette hyperclasse qui a tout intérêt à voir les «Nations-hôtels» (grand concept attalien…) se développer. Avec «les Nations triomphantes», un homme comme Soros et des clubs de réflexion comme le Siècle auraient autant d’influence ?? La blague !

    Les Trumps et les Orban sont les derniers soubresauts d’un capitalisme dépassé, soutenus par des masses qui ont très légitimement peur de voir leur culture disparaitre face au rouleau compresseur de la mondialisation, aujourd’hui parfaitement actée. Considérer que le repli identitaire date du XIXème serait faire de la nation centralisatrice post-Lumières la seule référence de l’identité, chose qui a été imposée… Par ses créateurs eux-mêmes ! C’est oublier que la France, dans sa richesse culturelle, a 1500 ans d’histoire. Arnaque suprême, les régionalismes sont aujourd’hui activement promus par les structures superétatiques comme l’UE: un hasard ?

    Je suis plus régionaliste que nationaliste, mais force est de reconnaitre que sans les nations, ce sera la communautarisation à l’américaine (déjà bien entamée) et in fine, la guerre de tous contre tous. La mondialisation est inévitable (quoique…), le mondialisme non: et si le dernier rempart contre tout ça, c’était nous, le peuple ?

    Cordialement !

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    1. Vincent Verschoore

      Bonsoir, à mon avis capitalisme et Etat-nation sont à dissocier. Le capitalisme existe globalement et interagit avec les Etats-nations selon les règles et systèmes politiques et économiques de ces Etats. Comme le protectionnisme par exemple. Et la gestion de la monnaie, point crucial en fait. Pour ce qui est du repli identitaire, je pense qu’il faut le comprendre comme le repli vers une identité unique, ce qui est bien une théorie du XIX – même si cela a surement existé avant, ça a été intellectualisé à ce moment là. A ne pas confondre avec la notion d’identité en soi, qui est toujours multiple: on peut être Français ET issu de l’immigration ET anarchiste ET fan des Bee Gees. Ça c’est l’identité saine et normale. Le repli identitaire mène inévitablement vers la haine de tout ce qui n’est pas conforme à une image étroite et invivable mais qui sert les intérêts des puissants qui en jouent. Comme Erdogan pour n’en citer qu’un.

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      1. Sun Tzu

        Bonsoir et merci de votre réponse ! Oui bien sûr, à la base, capitalisme et nations sont séparés, je rejoins votre analyse. Les nations ont été utilisées comme proxy pour faire avancer les intérêts capitalistes, mais il n’a maintenant plus besoin d’elles. En revanche, je ne pense pas que le «repli identitaire» soit un repli vers une identité unique; c’est plutôt une nébuleuse d’éléments identitaires qui veulent en exclure d’autres car ils sont perçus comme destructeurs, ce qui entraîne des fractures —dans la signification qu’on donne à des adjectifs «français» et «européen».

        À titre d’exemple, je ne suis pas européen au sens de partisan de l’UE libérale qui ne profite qu’aux riches, mais «européen» au sens où j’admire nombre de cultures qui constituent cet ensemble de nations sur le continent. Pour Emmanuel Macron (pour reprendre votre exemple), on peut être Français ET originaire de l’immigration, mais simplement en ayant la carte d’identité appropriée. Pour Marine le Pen, on peut être français ET originaire de l’immigration, mais à condition de respecter l’Histoire et la culture qui ont fondé ce pays.

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  2. Ping: Présidentielles 2017: De l’Euro à l’Euro-Franc? – Ze Rhubarbe Blog

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