La société américaine au bord de l’effondrement.

La critique de la société américaine est un marronnier médiatique qui se renouvelle sans cesse, et depuis un an on est particulièrement gâtés avec qui-vous-savez. Mais au-delà d’une posture plus ou moins américanophobe de principe, il est intéressant d’entendre ce qu’ont à dire des gens qui aiment vraiment l’Amérique, qui la connaissent bien, qui sont même des acteurs de la culture capitalistique mais qui se posent de sérieuses questions sur le devenir de cette société.

Umair Hague est un tel personnage: patron de Havas Media Lab, contributeur au Harvard Business Review – pas une revue pour bobos gauchistes – et dans la shortlist du site Thinkers50 (1), Hague n’est pas le genre à faire de la critique gratuite des US of A. Il vient pourtant de se fendre d’un article intitulé (ma traduction) « Pourquoi nous sous-estimons l’effondrement de l’Amérique », avec pour sous-titre « Les étranges maladies du premier Etat riche ayant échoué » (2).

Le thème central de Hague est que les USA souffrent d’un certain nombre de pathologies graves, que l’on ne retrouve pas – du moins pas à un tel niveau, et pas toutes ensemble – ailleurs, du moins dans les « ailleurs » comparables. Il parle de pathologies étranges et bizarres, uniques à ce pays. Cet ensemble de pathologies serait le signe de l’effondrement sociétal du pays, dont il est urgent d’analyser les causes afin d’éviter qu’elles ne se propagent ailleurs – à commencer par chez nous, vu qu’en règle générale ce qui arrive aux USA arrive chez nous quelques années plus tard.

La première pathologie décrite par Hague est la fréquence des tueries en milieu scolaire. Il y a eu aux USA 23 shootings dans des écoles depuis début 2018, un taux qui dépasse même ce qui se passe en Irak ou en Afghanistan. Des élèves tirent sur d’autres élèves, et cela devient presque normal. Pourquoi? Parce que que pour Hague ces gamins n’ont plus d’espoir en l’avenir, et quand ils ne se tirent pas dessus ils se suicident à petit feu par la drogue.

La drogue, deuxième pathologie: la crise des produits dérivés de l’opium est actuellement tellement grave, causant la mort de 175 américains par jour,  que même Donald Trump s’en inquiète et a monté une commission spéciale chargée de s’attaquer au problème. En comparaison, les morts par armes à feu sont en moyenne de 27 par jour. Problème par ailleurs bien connu et identifié: largement vendus comme médicament anti-douleurs aux USA, les utilisateurs deviennent « accros » à ces produits et continuent à les utiliser bien après le terme des ordonnances médicales. C’est un gros business où la « science », largement corrompue dans le domaine médical, comme ce blog le rapporte à l’occasion (3), a longtemps nié l’effet addictif des dérivés médicamenteux de l’opium. La réalité est évidement tout autre, comme le démontre depuis 2004 un ancien directeur des hôpitaux de New York, Andrew Kolodny. Sa voix se fait enfin entendre au plus haut niveau, après la mort par overdose de 200 000 américains depuis 1999 directement liée à l’usage de ces drogues.

Mais Hague note que l’accès a de tels produits n’est pas unique aux USA, pourtant cette épidémie addictive ne se voit pas ailleurs. Cette nécessité américaine de se shooter à l’opium est donc pour lui un second signe d’effondrement sociétal, un phénomène qu’il associe au fait de vivre des vies traumatisantes et désespérées, dans un pays offrant peu de services de santé accessibles aux moins fortunés, et où la drogue relève de l’auto-médication par défaut.

Un exemple de ce mode de vie traumatisante est ce que Hague nomme les retraités nomades: des gens ayant atteint l’âge de la retraite mais sans avoir assez pour vivre, qui habitent dans leur voiture, allant de petit boulot en petit boulot, dénués autant matériellement que socialement. Cette impossibilité à vivre dignement est une pathologie spécifiquement américaine que Hague associe au capitalisme extrême, alors que dans les pays dits pauvres le dénuement matériel est, au moins en partie, compensé par l’existence de cercles sociaux et familiaux qui rendent la vie tolérable.

Le fait que les américains semblent s’accommoder de ces pathologies est, pour Hague toujours, une pathologie spécifique en soi, non plus cette fois physique ou matérielle mais de l’esprit: l’indifférence à la souffrance, au désespoir, à l’indignité, à la mort d’autrui. Pathologie qu’il nomme la société prédatrice, qu’il définit ainsi (ma traduction):

Une société prédatrice n’est pas seulement une oligarchie arnaquant les gens financièrement. Fondamentalement, cela signifie que les gens sourient, hochent la tête et fonctionnent normalement pendant que leurs voisins, amis et collègues disparaissent bien avant l’heure. Les prédateurs dans la société US ne sont pas seulement les super-riches, mais une force invisible et insatiable: la normalisation de ce qui, ailleurs dans le monde,  serait perçu comme d’inacceptables échecs historiques, générationnels et moraux, sinon comme des crimes. Une situation devenue ici normale et dont il n’y a pas à s’inquiéter.

Tout ceci est certainement une bonne description de ce qu’il se passe actuellement aux USA, où la diminution de l’espérance de vie est une réalité (4), phénomène en bonne partie lié à l’épidémie des opiacés décrite ci-dessus. Les phénomènes d’addiction à la drogue et aux armes à feu (responsables à eux deux de 200 morts par jour) sont sans doute assez spécifiques aux USA, mais le désespoir, la difficulté à vivre dignement  et l’indifférence face à la misère le sont-ils? Sans parler des pays d’Afrique et du Moyen-Orient détruits par les guerres, ce que l’on perçoit de la vie en Russie, en Inde, en Chine ou dans certains grands pays d’Amérique Latine, tels le Brésil et le Venezuela, semble assez comparable: inégalités criantes, violence d’Etat par l’armée et la police, corruption à tous les étages soulignent des sociétés tout aussi prédatrices que désespérantes.

On retrouve dans ces pays, comme aux USA au début des années 2000, une montée du nationalisme teinté de religiosité: la religion orthodoxe associée à la dictature poutinienne en Russie, le retour du confucianisme soutenant la dictature chinoise, idem en Inde avec la montée en flèche du nationalisme associé à la revalorisation des valeurs hindouistes.  Sans parler de la Turquie où le dictateur Erdogan joue la carte islamique à fond, rejoignant en cela la cohorte de dictatures militaro-islamiques qui dominent largement la région, l’alliance dystopique parfaite du sabre et du coran.

Ces scenari soulignent une même tendance: le retour de repères simples (voire simplistes) face à un pouvoir basé essentiellement sur la violence d’Etat et la corruption (ce qui englobe aussi bien le lobbying, le financement « légal » des campagnes électorales par les gros intérêts privés que le bakchich et les dessous de table) qui rendent impossible toute véritable émancipation. Les causes de ce que Hague perçoit aux USA existent aussi ailleurs mais les symptômes sont juste différents car situés à d’autres points de la courbe.

Même si les américains sont toujours plus religieux que les européens, la proportion de la population se réclamant religieuse est en nette diminution (5). L’autre élément de compensation de perte de sens, le nationalisme, est aussi en berne du fait de l’extrême polarisation politique du pays. Les deux moitiés de la population, Démocrates et Républicains, vivent sur des planètes différentes. Les gens se réfugient où ils peuvent, notamment dans la drogue et le repli sur soi.

Dans tous ces pays, le véritable pouvoir réside au niveau de l’Etat Profond, les réseaux de pouvoirs réels associés à l’armement, le pétrole, la finance, les services secrets qui imposent de facto leurs agendas – on l’a vu dans le cas de Trump, qui a complètement changé de politique une fois assis sur le trône. Il voulait s’entendre avec la Russie, avec la Chine, et sortir de la logique de guerre pour s’occuper des travailleurs américains. Un an plus tard, les relations US-Chine, US-Russie, US-Europe, US-Iran sont au plus bas, et si l’économie US se porte bien (pour la minorité qui en profite) ce n’est pas vraiment du fait de Trump. Le Donald fait à peu près ce que Hillary Clinton aurait fait si elle avait gagné, en parfaite représentante des intérêts particuliers qui gouvernent l’Amérique.

Et nous, européens?

Nous sommes, à des degrés divers selon les pays, sur la courbe ascendante du déni démocratique (la vision Hobbésienne de l’Etat chère, par exemple, à Manuel Valls (6)) et du retour du religieux: nous acceptons, dans les faits, le principe d’un pouvoir quasi-absolu des élites dans l’espoir, évidemment vain, qu’elles nous sortent du sentiment d’insécurité ambiant. Le religieux est plus présent dans la société qu’il ne l’a été depuis un siècle, et le nationalisme présent partout. En France, il est clair que pour pas mal de gens le religieux a fait son grand retour sous le couvert de la laïcité ou de certains combats sociaux: on peut être par exemple « religieusement laïc » ou « religieusement féministe », c’est-à-dire intolérant à toute opinion différente de la sienne au nom de dogmes intouchables, au même titre que les « vrais » religieux.

L’affaire des caricatures de Mahomet en 2005, par le journal danois Jyllands-Posten, avait déclenché un ramdam international au profit des islamistes et montré à quel point nos principes de liberté d’expression et de droit au blasphème ne faisaient plus partie des valeurs de nos représentants politiques, qui appelaient quasiment tous à ne pas froisser ces braves islamistes – et surtout pas les saoudiens qui devaient nous acheter beaucoup de matériel militaire. Le « Je suis Charlie » des élites suite aux attentats de 2015 relevait d’une hypocrisie tellement énorme qu’elle sembla passer, un temps, inaperçue. On sait aujourd’hui à quoi s’en tenir. Aux USA aucun journal n’osa publier ces fameuses caricatures.

L’avenir sous les traits d’une société prédatrice, que nous présente la société américaine, est basée sur le remplacement de principes civilisationnels fondamentaux par les principes du contrat commercial. Macron est tellement représentatif de cette tendance qu’il en devient caricatural! Le bon fonctionnement d’une telle société reposant non plus sur l’honneur et la dignité mais sur le Droit, l’accès au Droit et son indépendance devient de ce fait aussi important que l’accès à l’eau potable.

En réalité le Droit commercial est juste un service auquel on accède en fonction de ses moyens. Ce qui permet aux plus riches d’imposer aux autres des contrats inéquitables, fondement de l’accélération des inégalités. Dans les faits, les tribunaux sont aujourd’hui en grande partie des instruments d’intimidation économique: devoir se défendre en droit coûte tellement cher qu’il suffit d’empiler les menaces d’attaques judiciaires contre un ennemi économiquement fragile pour avoir sa peau, même si l’attaquant sait qu’il perdra ses procès. Et inversement, attaquer avec peu de moyens plus riche que soi, même avec de bonnes chances d’avoir gain de cause sur le fond, fait courir le risque de sa propre faillite financière. Sans parler de la corruption. Cette simple réalité rend caduque tout espoir d’une société équitable basée sur le principe du contrat commercial, et c’est bien ce que l’on observe.

Pour conclure, quand Hague estime que nous sous-estimons le risque d’effondrement de l’Amérique, je pense qu’il a raison et ce sur au moins deux plans: d’une part l’implosion  d’un pays aussi central à l’économie mondiale, et aussi armé, aurait des conséquences désastreuses pour tout le monde. Quitte à couler, un Trump ou un illuminé dans la chaîne de commandement pourrait tout à fait décider de faire couler la planète avec lui dans un dernier feu d’artifice nucléaire. D’autre part, nous devons regarder cet effondrement en face car il est l’image de ce qui nous attends si nous persistons sur cette voie, la voie de la déshumanisation et de la soumission. Ce n’est pas gagné, mais pas perdu non plus, loin s’en faut.

 

Notes:

(1) http://thinkers50.com/biographies/umair-haque/

(2) https://eand.co/why-were-underestimating-american-collapse-be04d9e55235

(3) https://zerhubarbeblog.net/2017/10/18/la-plupart-des-articles-scientifiques-nont-aucune-valeur/

(4) http://edition.cnn.com/2017/12/21/health/us-life-expectancy-study/index.html

(5) https://www.huffingtonpost.com/nigel-barber/how-religious-are-america_1_b_1628335.html

(6) https://zerhubarbeblog.net/2015/11/12/manuel-hobbes-ou-la-legitimation-du-leviathan/

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5 comments

  1. Opiacés, sur France Culture: https://www.franceculture.fr/emissions/la-methode-scientifique/la-methode-scientifique-lundi-5-fevrier-2018?utm_campaign=Echobox&utm_medium=Social&utm_source=Facebook

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  2. Sur la notion d’effondrement: http://www.contretemps.eu/effondrement-mondes-possibles/

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