Un Kim Jong-un, ça Trump énormément.

Après les échanges de noms d’oiseaux, de comparaisons de qui a la plus grosse (bombe nucléaire) et d’un suspense dramatique sur la tenue effective d’un sommet Trump – Kim à Singapour, et bien c’est arrivé. Le despote du pays le plus fermé de la planète, despote ayant néanmoins passé une jeunesse dorée en Suisse, a serré la main de son ennemi absolu, le Président des USA, comme lui enfant gâté issu d’une dynastie kitsch, richissime et autoritaire. Que se passe-t-il?

Kim Il-sung prit le pouvoir en 1948 suite au départ des Japonais, et tenta dès 1950 de réunifier la péninsule coréenne, menant à la guerre de Corée. Lors de celle-ci les bombardiers américains détruisirent la Corée du Nord, tuèrent entre 2 et 3 millions de civils sous des millions de litres de napalm et 450 000 tonnes de bombes, et traumatisèrent pour plusieurs générations une population qui sortait de trente-cinq ans d’une effroyable occupation japonaise.

Kim Il-sung développa la philosophie du « Juche », signifiant essentiellement l’autonomie militaire, l’autosuffisance économique et l’indépendance politique. Cette philosophie, accompagnée d’un système de culte de la personnalité, fut fondée sur la nécessité ontologique de protéger la patrie des monstres américains et japonais, d’où découle toute la logique de chantage à base d’armes nucléaires, la seule arme susceptible de dissuader les américains de revenir.

Kim Jong-un, petit-fils de Kim Il-sung, est souvent présenté comme un malade mental, assassinant au canon anti-aérien un ministre qui se serait endormi lors d’un défilé, purgeant sauvagement le régime de membres influents de sa propre famille, ou défiant les USA, Japon et Corée du Sud avec des tirs de missiles balistiques et des essais nucléaires pendant que son peuple crève de faim. La réalité est évidemment un peu plus subtile: le régime de Kim a effectué un savant rapprochement avec la Chine suite à des années d’une amitié très froide, il a introduit une dose de marché dans l’économie planifiée du pays, il semble plus proche du « petit peuple » que ne l’était son père, et se promène au bras d’une Première Dame qui s’habille en tailleur et porte des sacs Dior, ce qui change des stricts costumes traditionnels et uniformes militaires.

Kim Jong-un a surtout compris que si rien ne changeait, l’avenir de la Corée du Nord serait soit la faillite à la URSS au terme d’une course à l’armement qu’elle ne peut espérer gagner, soit une décapitation à la libyenne. Dont acte, la première étape de l’entreprise de normalisation étant la participation à une équipe commune de sportifs du Nord et du Sud aux jeux d’hiver de Pyeongchang en janvier 2018. Le 27 avril la barre symbolique fut rehaussée de quelques crans avec la rencontre, sur la ligne de démarcation issue d’une guerre toujours officiellement non terminée, entre Kim et le président sud-coréen Moon Jae-in. Kim annonça qu’il espérait que ce jour augurait d’une ère nouvelle pour la paix, et les deux dirigeants affirmèrent leur volonté commune de mettre enfin un terme officiel à cette guerre vieille de 65 ans.

Ce mardi 12 juin, enfin, advint ce que voici quelques mois encore relevait de l’impensable: une rencontre physique, une poignée de main, un meeting entre Kim Jong-un et Donald Trump. Les deux imprévisibles joueurs de poker se retrouvaient enfin autour d’une même table, chacun avec ses cartes en main mais pour quel enjeu?

Le but affiché de Trump est de se désengager d’une péninsule coréenne pacifiée, où de nombreuses troupes US sont toujours stationnées – et cela coûte cher. Il veut aussi, bien entendu, entrer dans l’Histoire et brigue certainement une nomination pour un Nobel de la Paix, ce qui serait le pied-de-nez ultime à son ennemi intime Barack Obama, lui-même détenteur de ce même prix (sans raison valable d’ailleurs). Mettre fin à cette éternelle crise nord-coréenne, une vraie victoire symbolique qui permettrait à Trump de faire ravaler à Obama son arrogance, et l’aiderait sans doute politiquement dans les campagnes à venir. Mais on n’en est pas là.

Pour Kim Jong-un, l’enjeu est plus vital: éviter une frappe visant à décapiter le régime, se libérer des sanctions en vigueur à l’encontre de la Corée du Nord, limiter les dépenses en matière de développement d’armes, consolider son image de Leader Maximo auprès des Nord-Coréens qui verraient grâce à lui le gros du corps expéditionnaire US quitter la péninsule, et prendre une place d’homme d’Etat fréquentable au sein de la communauté des nations. Le plus cher des Cognacs, dont la dynastie Kim est friand, est encore meilleur dégusté en bonne compagnie dans un hôtel de luxe, pourquoi pas la Trump Tower.

D’autant que pour ce faire il lui suffit de charmer Trump, de détruire un vieux centre d’essais nucléaires, et de signer de vagues promesses de dénucléarisation qui ne vont pas plus loin que toutes les autres déclarations, généralement sans effet, signées par le régime depuis des décennies: traité de dénucléarisation de 1992, accord cadre de 1995, ou déclaration commune de 2005 lors des négociations multi-latérales en six rounds.

La déclaration commune de Singapour, en ce mois de juin 2018, ne parle pas des missiles balistiques, des armes chimiques, de la non-prolifération nucléaire, ni évidemment de la question des droits de l’Homme en Corée du Nord. On n’y parle pas non plus des méthodes de vérification des actions nord-coréennes, le régime ayant toujours refusé le regard extérieur – à l’inverse des régimes iraniens, irakiens (sous Saddam) ou syriens par exemple, qui pourtant sont (ou furent) considérés comme indignes de confiance par les USA.

Kim n’est pas sans savoir que la prédation américaine ou occidentale n’a pas grand chose à voir avec la réalité objective mais avec les intérêts particuliers de ceux qui tirent effectivement les ficelles du pouvoir: l’Etat profond, la mafia des intérêts du pétrole, des armes, des services secrets. Il sait que Kadhafi a été éliminé pour autre chose qu’une menace humanitaire, que la guerre en Syrie visant la chute de Bachar el-Assad n’est pas le simple fait d’un mouvement d’opposants démocratiques, que la fausse affaire des armes de destruction massive fut montée par la CIA pour abattre Saddam Hussein. Il sait que l’Iran est sous la menace d’une guerre de la part de l’axe US-Israël-Arabie saoudite bien qu’il ait respecté ses engagements sur le nucléaire.

Bref, Kim sait que dans un monde corrompu l’honnêteté ne paie pas et que pour survivre contre plus fort que soi un dictateur doit avant tout être plus malin. Et Kim Jong-un est visiblement très malin.

A l’heure actuelle les sondages en Corée du Sud indiquent que Kim Jong-un est plus populaire que Donald Trump. Les Coréens sentent peut-être qu’outre la probable signature d’une armistice définitive clôturant la guerre fratricide de Corée, le possible départ des américains, le renouveau de liens plus chaleureux entre la Corée du Nord et la Chine, et la montée du nationalisme japonais – le souvenir de l’occupation japonaise nourrissant encore les cauchemars aussi bien des Coréens que des Chinois -, l’avenir pourrait être plutôt du côté d’un rapprochement inter-Coréen + Chine que du camp américano-nippon.

A un moment donné il est possible que Trump se rende compte que cette situation avantage en fait bien plus Kim que lui-même, et que les intérêts géostratégiques US en général. Et Trump n’est pas du genre philanthrope, comme les Européens et les Canadiens peuvent s’en rendre compte à travers les décisions commerciales unilatérales qu’il met en oeuvre actuellement à leur encontre. La lune de miel Kim-Trump pourrait être courte car les intérêts américains, hors une possible nomination au Nobel de la Paix pour Trump, vont rapidement reprendre le dessus et garder le contrôle de la Corée en fait sans doute partie.

 

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