L’émergence de l’Etat mafieux.

Voici dix ans déjà l’économiste James Galbraith publiait « L’Etat Prédateur », où il démontrait, notamment, « la capture des administrations publiques par la clientèle privée d’une élite au pouvoir. Dont l’exemple extrême est le secteur financier, et nous en voyons aujourd’hui les résultats. » (1)

Sept ans plus tard le juriste et philosophe du droit Alain Supiot publiait « La gouvernance par les nombres » dont le thème peut être résumé ainsi: 

Nous découvrons comment le droit a toujours participé, avec l’art et la science, de l’imaginaire des hommes, véritable lien entre le réel et l’idéal, qui porte les civilisations. Mais l’imaginaire industriel a fait son temps, et nous entrons aujourd’hui pleinement dans l’ère de l’imaginaire cybernétique, qui répond au vieux rêve occidental d’une harmonie fondée sur le calcul. Un discours qui vise la réalisation efficace d’objectifs mesurables plutôt que l’obéissance à des lois justes, ne laissant aux hommes, ou aux États, d’autre issue que de faire allégeance à plus fort qu’eux, au mépris du droit social (2). 

Un film a été réalisé sur ce thème, avec Alain Supiot:

Ce système d’allégeances remplit le vide laissé par la dévalorisation institutionnelle, elle-même fruit de la prédominance des intérêts particuliers an sein des structures de pouvoir. Problématique régulièrement adressé par ce blog évidement, comme ici sur la question de la sur-vaccination (3).

Plus largement, le dogme néolibéral privilégiant les relations privées sur l’organisation institutionnelle (par exemple le principe « d’efficacité » cher à notre Président qui signe des accords secrets avec les compagnies d’autoroute, ou la « dérégulation » à l’américaine abolissant toute conscience écologique), l’institution voit son objectif de stabilisation et d’égalisation sociale transformé en un service rendu à ceux qui peuvent le payer: la justice n’est évidemment pas la même selon que vous avez des moyens ou pas, idem pour l’éducation dont le but premier est désormais de fournir des « ressources humaines » au système productiviste.

Les médias aux mains des grands capitalistes sont reniés par une partie croissante de la population (on parle de « médias aux ordres », de « merdias ») et on se tourne de plus en plus vers l’actualité temps-réel des réseaux sociaux – qui a elle-même le grand défaut de filtrer les sources en fonction des biais des abonnés, créant ainsi des bulles d’auto-confirmation d’où devient exclut toute possibilité de débat. 

Les institutions gouvernementales deviennent des chambres d’enregistrement des volontés de l’exécutif, des foyers de lobbyistes, des théâtres où l’on est plus empressé d’interdire la fessée ou d’imposer le racket routier (4) que d’adresser des question s fondamentales. La déconnexion croissante entre le monde institutionnel et la population provoque parfois des réactions, comme on peut le voir en ce moment avec les Gilets Jaunes (5), mais le train de la prédation n’est pas prêt de s’arrêter – et ce notamment par manque d’une alternative partagée par une partie suffisante de la population (6). 

Le déficit institutionnel laisse un vide: incapable d’assurer son rôle de garant de l’équité, donc de protection contre ceux qui ne se soumettent pas aux règles, l’Etat se transforme en une structure mafieuse au sein de laquelle les allégeances personnelles prennent le dessus sur le cadre légal. Le principe mafieux, en effet, et avant tout la fourniture – payante bien sûr – de protection à des entités qui peuvent ainsi agir à leur profit. Toute société  qui ne dispose pas d’institutions fortes et respectées se transforme en société mafieuse, la seule solution garantissant les protections nécessaires à toute activité – même tout à fait légale, comme par exemple ouvrir un commerce. 

En Hongrie où j’étais récemment, le système Orban est un pur produit mafieux: ouvrir un commerce dans un lieu rentable de Budapest implique de connaître « la bonne personne », qui vous protège et bénéficie elle-même de la protection du niveau supérieur et ainsi de suite. La police, la justice, le fisc deviennent des instruments du pouvoir mafieux qui garantissent une forme de stabilité car il n’y a pas de surprises, pas de risque d’un changement imprévu de pouvoir et donc de remise en cause du système de protection. 

La Russie, la Turquie fonctionnent sur le même principe, comme de nombreux pays dotés d’un pouvoir fort et d’institutions faibles. L’Europe glisse dans cette direction. L’Italie est bien évidemment une victime de longue date de cette situation, des déchets de Naples au pont de Gênes d’innombrables activités licites ou illicites s’organisent sous couvert de la protection mafieuse. 

La France, pourtant encore dotée d’institutions dignes de ce nom, est percluse de fiefs mafieux au sens large, que ce soit dans le cadre des contrats publics, de la vente d’armes, du médicament, de la justice mais aussi plus prosaïquement à l’échelon local: dans la ville où j’écris ces lignes, Boulogne-sur-Mer, il est notoire que l’on peut difficilement établir un commerce viable sans l’aval de la franc-maçonnerie locale. Mais l’élection d’Emmanuel Macron et l’ouverture des ministères à des prédateurs et lobbyistes de premier ordre symbolise mieux que tout la débâcle institutionnelle face au système mafieux, chaque échelon des profiteurs s’assurant la protection de ceux ou celles ayant accès à la puissance publique.

Puissance essentielle car, bien entendu, le système mafieux a besoin d’une force de frappe garantissant sa crédibilité et c’est notamment le rôle de la police. Tout Etat mafieux dispose d’une police puissante, le plus souvent elle-même une organisation mafieuse en soi. Aux USA, pays « démocratique » sous emprise de la mafia policière, le principe du Protect and Serve est bien souvent remplacé par le Rape and Pillage (7).

Bien entendu toute corruption ou violence extrême au sein de structures étatiques, ou approuvées par l’Etat, ne ramène pas à un Etat mafieux en soi. Le SAC français des années 70 ne travaillait pas directement au profit du chef de l’Etat, tout comme la Stasi Est-Allemande ou l’AVH hongroise de la période communiste n’avaient pas pour but l’enrichissement des dirigeants de ces pays (8). En ce qui concerne les démocraties occidentales la bascule entre des structures corrompues et l’Etat mafieux a sans doute symboliquement débuté avec le 11 septembre 2001 et la « guerre contre le terrorisme », le moment où les USA ont basculé dans la prédation à outrance au profit de ses dirigeants.

L’invasion de l’Irak visait son pétrole, et la famille Bush tout comme le vice-président de l’époque Dick Cheney étaient fortement impliqués dans cette industrie. En Libye, l’attaque menée par la France visait à enterrer les traces de corruption de Sarkozy, allant bien au-delà du mandat de l’ONU qui se limitait à la défense de l’enclave de Benghazi. Pour ne citer que deux exemples symboliques. 

L’aspect clé de l’Etat mafieux est le fait que la protection n’est pas accessible à tous, elle se monnaie pour chaque individu. Pour ce faire les politiciens / parrains doivent centraliser les paiements (sous forme de commissions sur les contrats publics par exemple) et éliminer toute opposition afin de rassurer leurs « clients » qu’ils ne doivent payer personne d’autre. En effet, une concurrence à la tête de l’Etat mafieux signifierait qu’il faille payer plusieurs protections afin de se protéger contre des changements de pouvoir – le hedging, en termes financiers.

Ceci tend à renforcer la stabilité du système, réduisant toute opposition politique à l’état de figuration du fait du contrôle total des institutions, des médias, de la police et de la justice par la structure mafieuse qui s’étend du petit commerce aux opportunités d’affaires à l’échelle mondiale.

Cependant cette stabilité est également le talon d’Achille de l’Etat mafieux car, personne n’étant encore immortel, il fat bien un jour ou l’autre transmettre le pouvoir. Le Parrain en place a tendance à ne pas nommer de succession afin d’éviter une possible « accélération » du processus de transfert. Donc ces transferts sont toujours un moment de grande incertitude où la belle unité se divise en plusieurs camps antagonistes. 

Un changement imprévu de Parrain peut avoir des conséquences désastreuses sur la structure mafieuse en place, comme la nomination inattendue de MbS, par un roi d’Arabie quasi-sénile et proche de la mort, au titre de Prince Régent a eu pour effet de dégager un certain nombre de puissants saoudiens au profit d’une nouvelle structure (9). Et c’est pour éviter ce genre de situation que de nombreuses personnes donneraient cher pour connaître à l’avance les successeurs de Vladimir Poutine, de Recep Tayyip Erdoğan ou de Viktor Orbán! 

La difficulté du choix du nouveau Parrain, les désordres que cela peut amener, offrent des opportunités pour un changement de structure. Non pas un retour à une réelle démocratie qui relève, en termes historiques, plus de l’accident de parcours que de la norme, mais au moins en faveur d’un système soit de type féodal soit de type dictature idéologique. Le système féodal est basé, comme la mafia, sur des allégeances entre personnes (le serf fait allégeance au Duc qui fait allégeance au Roi qui fait allégeance au Pape par exemple) mais également sur des structures applicables à l’ensemble de la société (droits, chartes, règles de transmission des héritages, etc…). L’allégeance à l’étage supérieur dépend alors de sa capacité à garantir le bon fonctionnement de ces structures. 

La dictature idéologique est l’essence de la théocratie mais également des philosophies de type marxiste: le « bien commun » est garantit par la violence institutionnelle, qui est dotée de règles de transmission du pouvoir et se protège structurellement de la main-mise d’un Parrain.

Certes ces structures sont corruptibles, mais la forte « idéologisation » de la société tolère plus difficilement son détournement à des fins de bénéfices privés. La démocratie a longtemps été une telle force, et elle l’est toujours comme le montrent les Gilets Jaunes, mais la gangrène néolibérale a transformé une grande partie de cette énergie en un combat pour la seule survie.

Les territoires appauvris et confrontés à la violence d’une force publique vendue à la structure mafieuse sont eux-mêmes un terreau fertile pour les mafias, mais c’est aussi là que germent les graines de la révolution suivante. 

Sources et liens

(1) https://zerhubarbeblog.net/2010/05/16/letat-predateur/

(2) https://www.college-de-france.fr/site/alain-supiot/La-gouvernance-par-les-nombres-film.htm

(3) https://zerhubarbeblog.net/2017/07/05/sur-vaccination-le-lobby-pharma-en-marche-avec-edouard-philippe/

(4) https://zerhubarbeblog.net/2018/10/10/letat-et-le-racket-des-radars-mobiles/

(5) https://zerhubarbeblog.net/2018/11/22/de-la-recuperation-des-gilets-jaunes-a-la-survie-en-milieu-rural/

(6) https://zerhubarbeblog.net/2018/04/17/le-sang-des-peuples-peut-il-coaguler/

(7) https://zerhubarbeblog.net/2016/10/04/do-not-resist-un-documentaire-effarant-sur-le-joug-policier/

(8) https://zerhubarbeblog.net/2018/10/29/la-hongrie-modele-dun-futur-anterieur/

(9) https://zerhubarbeblog.net/2017/11/23/maison-de-saoud-et-moyen-orient-game-of-thrones-en-vrai/

Nicolas Keyser-Bril développe le concept d’Etat mafieux sur son blog https://blog.nkb.fr/mafia-state/ (en Anglais).

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