De la politique des violences policières.

Violences policières, un sujet revenu sur le devant de la scène avec le mouvement de protestation des Gilets Jaunes. Une violence habituellement moins visible car dirigée à l’encontre de groupes militants beaucoup moins représentatifs de la population que ne le sont les Gilets Jaunes: on pense à la répression des manifestants lors de la COP21 à Paris (1), du « nettoyage » de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et autres combats contre la prédation étatique à Bure (2) ou Strasbourg (3).

Une violence très intégrée, par contre, à la vie des « quartiers », à en croire du moins ceux qui en parlent, tel le sociologue Geoffroy de Lagasnerie qui publie ces jours-ci un ouvrage intitulé Le combat Adama, co-écrit avec la militante Assa Traoré, véritable réquisitoire contre l’usage de la police en tant que arme politique, à la fois nécessaire et incompatible avec la démocratie.

J’ai d’abord entendu parler de Mr de Lagasnerie dans cet excellente autant que récente interview sur France Culture intitulée « La volonté de punir »:

Le sociologue réapparaît dans cette interview pour Regards.fr (4):

L’un des agents qui est responsable de la déscolarisation notamment des jeunes garçons des quartiers populaires noirs ou arabes, c’est la police qui va les cibler pour des petits délits que les Blancs aussi commettent. Ils vont rentrer dans l’appareil pénal, ce qui va les exclure de l’appareil scolaire…

La loi transfère l’arbitraire du souverain à la police : la police aujourd’hui a un pouvoir arbitraire sur nos vies.
Aujourd’hui, la frontière entre Etat policier et Etat de droit est beaucoup plus flou que ce dont on a l’impression…

La loi est un donné et les illégalismes étant infinis, la police sélectionne les types de délit qu’elle veut maximiser pour abattre des groupes sociaux. Et aujourd’hui, parmi eux, il y a les jeunes garçons des quartiers populaires…

On en vient ensuite à la question spécifique des violences policières, et c’est là où se crée une petite polémique autour du travail de David Dufresne sur la dénonciation desdites violences dans le cadre de la répression des Gilets Jaunes (5). Pour G. de Lagasnerie:

La catégorie de violences policières est, pour moi, extrêmement problématique car elle conduit à ne plus considérer comme violences que ce qui est illégal – c’est-à-dire qu’on ne va plus considérer comme violences policières une arrestation sur la route, une perquisition où un flic surgit à 6h du matin, casse une porte, mets des menottes à quelqu’un – mais uniquement ce qui est particulièrement brutal. Mais c’est oublier que la police comme institution est par essence violente.
La police a le monopole des outils violents : elle a le doit de taper, de mutiler, de tirer, d’attraper, d’ouvrir de force…
Soit on dit qu’il n’y a pas de violences policières parce qu’on dit police = violences, soit on dit qu’il n’y a que des violences policières.

Et concernant la méthode Dufresne, qu’il considère par ailleurs comme tout à fait nécessaire:

La manière dont David Dufresne découpe ce qui est violent (un tir de flashball, un bleu, une blessure, une mutilation) participe d’une déscandalisation des pratiques que la police a conquis sur nos corps depuis 30 ans.
D’une certaine manière, le travail de David Dufresne est un peu complice de l’ordre policier.
Pour moi, montrer la seule présence d’un flic dans une manifestation, j’appellerai ça Allo Place Beauvau.

A ceci Daniel Schneidermann répond, dans cet édito d’Arrêt sur Image (6), que:

Si enquêter sur « le petit truc en trop » revient à être « un peu complice »de tout le reste, le reproche peut s’adresser au journalisme en général. Enquêtant dans les années 20 sur le bagne de Cayenne, Albert Londres n’était-il pas « d’une certaine manière un peu complice »des conditions de détention dans les prisons de la métropole ? Enquêter sur l’évasion et l’optimisation fiscale des multinationales, n’est-ce pas « d’une certaine manière, être un peu complice » du capitalisme en général ?  Etc etc. Au fond selon la théorie Lagasnerie, toute investigation journalistique est donc vaine. Porter « la plume dans la plaie », c’est « d’une certaine manière, être un peu complice » de toutes les autres plaies, moins visibles, moins purulentes.


Le mérite de cette assertion est de rappeler une évidence : oui, le pouvoir médiatique de visibiliser, revient toujours à invisibiliser ce qu’on ne visibilise pas. Braquer le projecteur sur un visage mutilé, c’est toujours laisser dans l’ombre l’immense injustice qui oppresse le reste de l’univers. Il est bon de le savoir. Et de continuer tout de même.

A titre personnel je trouve que tout le monde a raison dans cette affaire: Dufresne a raison de montrer la répression politique des GJ à travers l’ultra-violence policière. De Lagasnerie a raison d’insister sur le fait que la violence policière est toujours présente et est toujours une arme politique, mais habituellement dirigée contre des groupes de personnes que le pouvoir veut maintenir aux marges de la société (écolos militants, jeunes arabes, migrants…) et donc moins menaçante pour la population en général, et Schneidermann a raison de dire que même si le coup de projecteur sur les violences envers les GJ peut laisser sembler acceptables les autres violences, il faut néanmoins les dénoncer tout en gardant bien à l’esprit la problématique fondamentale de la police au sein d’une démocratie.

Cette problématique est le conflit entre la nécessité de police afin d’empêcher les plus forts d’imposer leur loi, et la tendance par cette même police à utiliser son monopole de l’usage de la force pour imposer sa propre loi.

Nous acceptons tous l’idée qu’en dictature c’est la police qui fait sa loi, qui rackette et qui élimine les indésirables. Le pouvoir l’accepte voir l’encourage, une manière pour lui de garder le contrôle – vital pour sa survie – de la police en lui laissant la bride sur le cou en contrepartie de sa fidélité. A l’heure actuelle on peut dire que la majorité de la population mondiale vit sous ce type de régime: en Chine, dans le monde arabe, en Russie, en Ukraine, au Brésil, au Venezuela pour en citer les plus connus, et même dans une certaine mesure aux USA où la police tient plus d’une mafia militarisée que d’un service d’ordre (7).

Dans nos vieilles démocraties c’est plus subtil, mais comme le dit très bien de Lagasnerie le simple fait d’être contrôlé, sans raison autre que la course au chiffre ou la haine de la différence, relève d’un déni fondamental de démocratie qui pourtant ne choque plus personne. Dans un Etat où le service public est censé être au service de la population, ce service n’a en réalité aucune légitimité à demander à quiconque, hors délit objectif, ses papiers, son nom, sa destination ou tout autre information d’ordre privé.

A l’échelle de ma minuscule expérience personnelle de l’abus de pouvoir policier, j’ai été à deux fois confronté à des gendarmes m’interdisant de prendre certaines photos, ou m’obligeant à les effacer (8), alors que ces images n’avaient rien d’illégal. J’obtempère du simple fait de la loi du plus fort. C’est ce qu’il se passe actuellement à l’échelle nationale avec la dernière loi anti Gilets Jaunes (9), mais c’est ce qu’il se passe de manière générale sur l’ensemble du territoire de par la politique du chiffre (10) et l’empilement de lois liberticides.

Certes ces lois rendent la violence « légale », mais certainement pas légitime vu que son objet est de renforcer un régime politique via la surveillance et la répression policière à l’encontre de sa population – l’exact inverse du principe de démocratie républicaine, mais l’exact principe d’une république bananière (11).

Quand à la croyance martelée par le pouvoir politique que la police est professionnelle et respectueuse des principes républicains, même si c’est certainement le cas de pas mal de policiers ce n’est sans doute pas le cas général comme en témoignent, notamment, Mathieu Rigouste dans son article Magouilles, nazisme et violences: un policier repenti se livre (12) ou Alexandre Langlois, syndicaliste policier, dans cette interview où il dénonce l’instrumentation politique de la police par le régime Macron:

Selon la définition de Geoffroy de Lagasnerie nous sommes de facto, aujourd’hui en France, dans un Etat policier. Les principes républicains passent après les volontés de la police, de la hiérarchie policière (qui selon la plupart des témoignages représente LE problème, une secte corrompue et arriviste qui maltraite ses propres troupes afin de plaire au régime politique et en retirer un maximum de bénéfices) et du régime lui-même, dont la principale préoccupation est bien évidemment de rester le plus longtemps possible les mains dans le pot de confiture tout en maintenant les manants à distance.

La population a abandonné le contrôle de sa police à l’Etat et l’Etat, peu importe la faction politique en place, utilise la police pour s’émanciper de cette même population en lui imposant une menace constante de violence ainsi qu’une réelle violence ciblée en fonction de ses intérêts. Cette dynamique menant au désastre, du moins pour ceux et celles qui croient encore à l’idée de droits individuels et de démocratie, la seule issue semble être de reprendre le contrôle de la police.

Ce n’est sans doute pas cela qui réglerait tous les problèmes sociaux et économiques du pays (et comment faire?), mais l’abandon de la violence policière comme arme politique au profit de l’oligarchie permettrait certainement de retrouver une liberté et un espace de négociation apaisé nettement plus constructif que le climat oppressif actuel.

Liens et sources:

(1)

(2)

(3)

(4)
http://www.regards.fr/la-midinale/article/geoffroy-de-lagasnerie-la-police-ne-sert-pas-d-abord-a-appliquer-la-loi-mais-a

(5)
https://alloplacebeauvau.mediapart.fr/

(6)
https://www.arretsurimages.net/chroniques/le-matinaute/lagasnerie-dufresne-et-le-petit-truc-en-trop

(7)

(8)

(9)
https://www.rtl.fr/actu/politique/la-loi-anticasseurs-definitivement-adoptee-par-le-parlement-7797192936

(10)

(11)

(12)

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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