Paroles de flics – l’enquête choc.

Ceci est le titre du livre du journaliste Jean-Marie Godard, rencontré dimanche dernier au salon du livre de Bondues. C’est le récit d’une enquête en « sous-marin », c’est-à-dire malgré le refus d’autorisation de la hiérarchie policière, auprès d’une bonne dizaine de policiers un peu partout en France. Des policiers qui racontent leur quotidien, leur métier mais aussi leur vie de famille, les (nombreuses) difficultés à faire du « bon boulot » face à une hiérarchie toujours obnubilée par la politique du chiffre, face à un manque criant de moyens et une image publique dégradée.

Mais un travail difficile face aussi à une « clientèle » qui ne les respecte pas et un public qui ne les lâche plus, soulignant chaque intervention sur la voie publique avec moult vidéos et commentaires à charge. Non pas que cette critique permanente, à laquelle ce blog participe parfois, soit injustifiée mais le livre de Jean-Marie Godard tente de donner le point du vue de flics qui se retrouvent souvent dans des situations très difficiles à gérer, et explique – ce qui est particulièrement intéressant – comment une organisation policière pas toujours optimale mène également à des violences inutiles.

Le livre ne s’intéresse qu’à la police nationale, pas à la gendarmerie et j’espère que l’auteur aura l’occasion de faire le même travail avec ces gens-là aussi. Comme je le soulignais lors d’une récente rencontre à Bure avec des gendarmes mobiles (1), nous (le public) avons besoin de comprendre ce que pensent les flics / CRS / gendarmes pour sortir de ce manichéisme du « nous » contre « eux ». Manichéisme voulu et entretenu par la hiérarchie policière qui ne veut entendre parler que de « Robocops » obéissants, dénués d’esprit critique, et surtout silencieux. Au nom d’un « devoir de réserve » dévoyé, et critiqué depuis longtemps déjà (2). De ce livre on retire d’ailleurs l’impression que le vrai problème de la police, c’est sa hiérarchie. Pas étonnant qu’elle ait refusé d’emblée que ce reportage se fasse « officiellement ».

On découvre au fil des pages le quotidien de policiers de la BAC, pouvant intervenir d’une heure à l’autre sur une bagarre d’alcolos dans un café puis sur un attentat terroriste avec des morts par armes de guerre. Ces flics en civil ont accès à toute la gamme d’armes, de la « gazeuse » lacrymogène au fusil d’assaut en passant par les tasers, les lanceurs de flashball (LBD) et le pistolet de service. Tout cela dans des voitures usées, avec les fils de la radio qui traînent au sol et des menottes que les flics achètent souvent à titre personnel. Tout comme le PQ du commissariat ou le petit mobilier.

On découvre la mise en péril de la fonction de base de la police, la Police-Secours, débordée et manquant cruellement de moyens. On découvre – enfin, on redécouvre – la perversité de la politique du chiffre qui a grandement participé à l’image délétère du flic actuel: on préfère arrêter dix petits trafiquants de cigarettes qu’un violeur ou « vrai » bandit compliqué à « serrer », car tout ce qui compte c’est le nombre de délits « élucidés », et pas l’importance du délit. C’est une approche évidemment catastrophique pour la société mais aussi pour les flics. Certains y croient et jouent la « bâtonite » à fond, d’autres tentent de garder un minimum d’honneur et s’arrangent: on va faire du chiffre pendant 15 jours afin de remplir les quotas, en arrêtant n’importe qui pour n’importe quoi, puis on fera un travail sérieux les 15 autres jours. On en est là.

L’auteur indique que cette politique est moins favorisée politiquement depuis la présidence Hollande, mais toujours appréciée de la hiérarchie policière pour une simple raison: tenir les objectifs se traduit sous la forme de primes pour les cadres de la police, et ces cadres n’hésitent pas à dévoyer le travail policier, je dirais n’hésitent pas à trahir l’idée même de police républicaine, dans le seul but d’arrondir leurs fins de mois. L’auteur ne juge pas, mais je pense que le premier pas pour rétablir un rapport constructif entre police et population serait de virer définitivement la majorité de la hiérarchie policière, devenue une simple mafia, pour la remplacer par des gens honnêtes et dignes de leur fonction. Enfin on peut rêver.

L’auteur aborde aussi la question du maintien de l’ordre dans le cadre des manifestations sur la voie publique. D’abord via une mise en contexte historique des méthodes et objectifs de la police, notamment la recherche de la moindre violence par un encadrement massif de forces spécialement entraînées – stratégie mise en place dès mai 1968. CRS et Gendarmes Mobiles sont les fers de lance de ce type de force, spécialement formés et équipés. Mais ils ne sont pas toujours les seuls à intervenir, et il existe un florilège de sections policières appelées à faire du maintien de l’ordre mais « à l’arrache »: compagnies d’intervention (CI), compagnies de sécurisation et d’intervention (CSI), compagnies départementale d’intervention (CDI) ou encore compagnies de sécurisation (CS). Par exemple les dérapages policiers du 24 mars 2016 (lycée Bergson et tabassage d’un étudiant à terre) et du 26 mai 2016 (charges policières non provoquées) sont le fait de ces compagnies non spécialisées, qui gèrent moins bien les situations tendues que les CRS / GM spécialement formés à cela.

Les policiers, y compris les CRS, se plaignent évidemment de la violence des « cortèges de têtes », composés en grande partie de jeunes plus ou moins en recherche d’affrontement, et des « casseurs » type Black Bloc, souvent équipés de casques et masques, armés parfois de cocktails Molotov et disposant en leur sein de « médics » prenant en charge les blessés suite aux charges policières. Les flics craignent ces manifestants qui n’hésitent pas à venir les affronter, sans trop comprendre leurs motivations qui sortent du cadre revendicateur traditionnel.

Comme j’ai essayé de le décrire dans mes billets sur Bure (3), NDDL (4) ou la violence dans la lutte sociale (5), effectivement ces manifestants combattent l’idée même d’un pouvoir autoritaire – matérialisé par la police, mais aussi les banques et les symboles du capitalisme – et considèrent que rien ne changera jamais en obéissant gentiment aux injonctions de ce même pouvoir. On est là sur un autre niveau, que le pouvoir assimile volontiers au terrorisme car il remet fondamentalement en cause la structure actuelle (voir l’affaire Tarnac actuellement en procès). Mais pour les flics c’est beaucoup plus terre à terre: il s’agit en même temps d’obéir aux ordres visant à contenir la foule, et de sauver leur propre peau.

Le livre nous emmène aussi dans un centre de réhabilitation psychologique et physique pour policiers ayant sombré dans la déprime et, souvent, l’alcoolisme. Au Courbat, l’institution tente de retaper des flics meurtris, qui ensuite se retrouvent à nouveau sur la voie publique, ou sont cantonnés à des travaux administratifs, hors de la rue et du contact avec le public. Le rapport direct et quotidien avec la violence, la bêtise, la misère, la mort n’est pas sans laisser de traces. La culture flic n’encourage pas la gestion ouverte et franche de ces difficultés, la hiérarchie considère les flics comme des matricules sans émotions, et dans le meilleur des cas ce sont les « vieux » qui donnent la possibilité aux « jeunes » d’évacuer le trop-plein psychologique. Sinon c’est la déprime, la démission, un passage au Courbat ou le suicide. Chaque année, entre 40 et 50 policiers se donnent la mort. Pour la hiérarchie, le suicide a lieu « pour raisons personnelles » mais les flics de terrain, eux, savent bien que la pression hiérarchique, la politique du chiffre, la mauvaise image, le manque de support psychologique sont les vraies raisons.

Il existe des réactions de la part des policiers, près de la moitié d’entre eux étant syndiqués. Mais les syndicats ne se préoccupent pas de ce genre de problème, leur utilité se limitant à la présence en commission paritaire, passage obligé pour les avancements et mutations des policiers. Pour le reste les syndicats ne sont qu’une courroie de transmission de la hiérarchie, ce qui explique le Mouvement des Policiers en Colère surgissant sur la place publique dans le sillage de l’affaire Théo en octobre 2016, rejoint en mars 2017 par le collectif des Femmes des Forces de l’Ordre en Colère. La hiérarchie policière, le ministère de l’Intérieur, l’IGPN tentent d’étouffer ce mouvement avec forces intimidations, inquisitions et accusations de récupération politique. En février 2017 un sondage indique que près de 50% des flics votent FN… Malgré tout, voyant que la grogne est sérieuse, Bernard Cazeneuve tente de calmer le jeu en ouvrant des concertations locales. Le mouvement s’est effectivement calmé, mais peut repartir à la première étincelle.

J’ai trouvé ce bouquin très bien écrit, très bien documenté, une vraie plongée au cœur de l’univers flic français. Je dis « français » car l’auteur signale que la police française a peut-être des choses à apprendre de ses voisins, notamment l’Allemagne qui a développé une politique de communication entre police et manifestants, permettant à ces derniers de comprendre les intentions des premiers, et évitant ainsi pas mal d’affrontements. Mais on entre là dans la question de l’usage politique de la police, sujet développé ailleurs sur ce blog mais non couvert par le livre de Jean-Marie Godard. On peut regretter l’absence de la problématique des migrants, et plus précisément comment les policiers vivent la chasse aux migrants, comment ils se « débranchent le cerveau ». Ce livre est néanmoins un témoignage passionnant et bien utile à qui cherche à se faire une idée de l’envers du décor policier.

 

Notes:

(1) https://zerhubarbeblog.net/2018/03/08/retour-a-bure-mars-2018/

(2) https://zerhubarbeblog.net/2010/12/21/police-lettre-ouverte-au-premier-ministre/

(3) https://zerhubarbeblog.net/2017/10/02/bure-porte-de-lenfer-nucleaire/

(4) https://zerhubarbeblog.net/2017/11/29/depuis-la-zad-de-notre-dame-des-landes/

(5) https://zerhubarbeblog.net/2017/10/20/de-la-violence-dans-les-luttes-sociales/

 

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