Vers une nouvelle guerre civile américaine?

Le 2 novembre, soit juste avant les élections américaines, ce blog publiait un article intitulé « Elections USA: un duel à l’ombre de la guerre civile » (1), titre pessimiste basé sur un récent article du Brookings Institute qui s’inquiétait d’un grave chaos à venir si ces élections, hautement polarisées, se passaient mal au sens où, en cas de défaite, le camp Trump ferait néanmoins tout pour rester au pouvoir. Ce qui est précisément le cas.

Le mercredi 2 décembre se fendait d’un discours de 45 minutes à la Maison Blanche, accusant spécifiquement les Démocrates de fraude. Un discours a priori argumenté que Trump lui-même introduisit comme le discours peut-être le plus important de sa carrière. Il vaut la peine d’être vu, pour la forme:

Les commentateurs américains non affiliés à l’équipe Trump publiaient un démenti dès le lendemain, démontant les points clés du discours présidentiel:

Reste qu’il y a, en ligne, des heures d’audiences publiques dans des Etats contestés, tels l’Arizona, le Wisconsin, la Géorgie, où des gens sont venus témoigner d’opérations frauduleuses, y compris des gens a priori « sérieux » tel cet ancien militaire, ou cet ancien sénateur, nourrissant un mouvement populaire nationaliste certain d’avoir été floué:

Biden officiellement vainqueur.

Hier, le 14 décembre, le collège électoral américain nommait néanmoins vainqueur de cette élection. Aucune des plaintes déposées, notamment par l’ex-cheffe de l’équipe juridique républicaine Sidney Powell (voir « Fraude électorale aux USA?« ), n’a été jugée recevable par les tribunaux des différents Etats concernés.

Pire encore, l’allié – jusqu’ici – de Trump qu’était l’avocat général (ministre de la Justice) William Barr, a sans doute enfoncé le dernier clou du cercueil judiciaire de la contestation électorale en affirmant que « ses équipes n’avaient pas trouvé trace de fraude à une échelle susceptible de changer le résultat de l’élection » (2). Ce que les pro-Trump ne croient évidemment pas. Un ayant également précipité le départ de Barr, qui quittera ses fonctions avant Noël plutôt que le 20 janvier comme initialement prévu.

Michael Flynn, le retour.

Réapparaît alors Michael T. Flynn, personnage central de la saga dont Wikipédia offre un très bon résumé en français (3). Militaire de carrière, spécialiste du renseignement, Démocrate avant de rejoindre l’équipe Trump, Flynn fut nommé directeur de la DIA (Defense Intelligence Agency) par Barack Obama en 2012 avant de démissionner en 2014 pour incompatibilité de vues. Il participa à la campagne Trump et fut nommé par ce dernier, suite à l’élection de 2016, conseiller à la nationale.

Mais Flynn entretenait par ailleurs des rapports étroits avec certains Russes proches de Poutine, et avec le président turc Erdogan. Il fut inculpé par Robert Mueller dans la fameuse affaire de la « connexion russe », une vaste enquête montée par les Démocrates visant à prouver que Trump avait collaboré illégalement avec les Russes pendant sa campagne. Saga judiciaire, et surtout politique, fondant mon article de mars 2019 intitulé « Les Russes, les Trumps et les Trolls » (4). Et c’est là où William Barr, justement, blanchit en annonçant que l’enquête de Mueller n’avait pas donné de quoi attaquer le Président.

Flynn, inculpé par Mueller mais ayant décidé de collaborer avec le procureur, s’en tirait également à bon compte. Il fut mis sur la touche politique après avoir été au centre du mélodrame du limogeage du directeur du FBI James Comey en mai 2017, autre partie de cette incroyable saga que j’ai tenté de présenter dans l’article « Comeydie au Sénat américain » (5).

Michael Flynn a récemment été gracié par Donald Trump, et protégé de toute future attaque judiciaire (6), un signe, s’il en fallait encore un, de la proximité entre les deux hommes, et permettant ainsi à l’ancien lieutenant-général de revenir sur le devant de la scène.

We The People.

Ce qu’il fit avec fracas, dès le 2 décembre, en demandant à Trump, sous l’égide du We the People Convention (7), de déclarer la loi martiale et d’imposer de nouvelles élections sous protection de l’armée. Carrément.

WTPC Calls for Trump to Declare Limited Martial Law

La rhétorique est claire:

« Aujourd’hui, la menace envers nos Etats-Unis par la gauche socialiste/communiste internationale et domestique, est bien plus sérieuse que tout ce que à quoi Lincoln ou notre nation a dû faire face au cours de son histoire, y compris la guerre civile », dit la déclaration, en citant la violence des « antifa » et « Black Lives Matter ».

Le groupe prévient qu’une « guerre armée » est imminente si Trump n’empêche pas les socialistes de « voler » l’élection. « Ne pas le faire résulterait en une violence massive et un niveau de destruction inconnu depuis la guerre civile ».

La déclaration se termine ainsi: « Nous n’aurons alors d’autre choix que prendre les choses en main, et défendre nos droits par nous-mêmes, si vous n’agissez pas en fonction de votre pouvoir à nous défendre ».

https://www.salon.com/2020/12/02/recently-pardoned-michael-flynn-calls-on-trump-to-suspend-the-constitution-and-re-do-election/

Chaud patate!

Une société fracturée.

Trump a officiellement perdu, ce 14 décembre, sur décision du collège électoral. Nous sommes la nuit du 15 au 16 et rien ne se passe. Le Washington Post, de son côté, estime improbable une escalade vers la guerre civile, se basant sur des études sociales montrant que les Etats qui sombrent dans la guerre civile sont caractérisés par une faible puissance des institutions policières et militaires (8). Ce qui n’est clairement pas le cas des USA qui disposent de la première armée du monde, et d’une police hautement militarisée capable de mater n’importe quel soulèvement, quitte à ce que cela se termine en bain de sang.

A titre personnel je ne partage pas entièrement l’optimisme du Washington Post, qui sous-estime peut-être l’état de dégradation de la société américaine, de sa polarisation entre Démocrates et Républicains, et du potentiel de violence associé à la possession massive d’armes de guerre au sein de la population.

En janvier 2018, déjà, certains parlaient publiquement de l’effondrement à venir, voir par exemple « La société américaine au bord de l’effondrement » (9). La situation s’est fortement aggravée depuis, notamment du fait du Covid et des émeutes raciales suite aux meurtres médiatisés de Noirs par des policiers blancs.

Dans le Michigan, par exemple, les milices prospèrent, la population achète massivement des armes, et apprend à s’en servir par peur d’une forte dégradation de la situation:

Liens et sources:

(1)

(2) https://www.lemonde.fr/international/article/2020/12/02/william-barr-lache-donald-trump-sur-ses-accusations-de-fraude-lors-de-la-presidentielle_6061922_3210.html

(3) https://fr.wikipedia.org/wiki/Michael_T._Flynn

(4)

(5)

(6) https://www.courrierinternational.com/article/amerique-donald-trump-pardonne-michael-flynn

(7) https://wethepeopleconvention.org/articles/WTPC-Urges-Limited-Martial-Law

(8) https://www.washingtonpost.com/outlook/civil-war-united-states-unlikely-violence/2020/10/29/3a143936-0f0f-11eb-8074-0e943a91bf08_story.html

(9)

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

8 réponses

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.